Par Dominique Lagarde, avec Axel Gyldén à Tunis, publié le 20/01/2011
Lors de la grande manifestation du 14 janvier, à Tunis, la jeunesse exige le départ de Ben Ali.
AFP/Fethi Belaid
Alors que le pays cherche, entre espoir et chaos, les voies de l'après-Ben Ali, retour sur un événement sans précédent. Et dont la région devra méditer la leçon.
La révolution tunisienne pourrait-elle faire tache d'huile? Plusieurs régimes arabes sont déjà en état d'alerte. Au Caire et à Amman, Egyptiens et Jordaniens ont manifesté leur joie et leur espoir devant les ambassades de Tunisie tandis qu'à Alger, la plupart des éditorialistes se félicitent, à l'instar du quotidien El Khabar, de la "leçon" donnée par les Tunisiens "à tous les pays arabes toujours sous la coupe de dictatures archaïques".
En début de semaine, à Paris, Marseille ou Lyon, les Tunisiens de France étaient en liesse. A Tunis, pourtant, rien ne semblait vraiment acquis. Ni la sécurité, ni la démocratie tant espérée. A la tête du pays, Ben Ali avait construit un Etat policier qui reposait sur le maillage de la population par une multitude de fonctionnaires et d'indics dépendant du ministère de l'Intérieur. A ces hommes s'ajoutait une vaste garde présidentielle, placée sous la direction du général Ali Seriati.
Nous sommes décidés à mener la révolution jusqu'au bout
Face à ces nervis de l'ancien régime, les Tunisiens résistent, décidés à protéger l'acquis de leur révolution. Dans les banlieues de la capitale et partout à travers le pays, les habitants s'organisent, créent des comités de vigilance et organisent des rondes afin d'éviter les pillages. "L'armée ne peut pas se déployer partout, poursuit le médecin de la Soukra, qui a rejoint l'un de ces groupes. Alors, nous avons installé des barrages pour empêcher des inconnus d'accéder aux maisons. En cas d'incident, on prévient les militaires. Cela leur permet d'intervenir, en ciblant leurs déplacements." Le mouvement est d'esprit civique: certains prennent en charge la collecte des déchets et nettoient les rues.
La police ne tire plus sur la foule, ici à Tunis, le 17 janvier.
AFP/Fred Dufour
Il n'est pas certain que cela suffise à satisfaire les aspirations de la population, en particulier des plus jeunes, qui attendent des gages : "Nous sommes décidés à mener la révolution jusqu'au bout, insiste un ingénieur. La libération du pays doit se traduire par la dissolution du RCD, des partis et une presse libre, ainsi que l'ouverture d'un vrai dialogue national. Nous serons vigilants et nous ne nous laisserons pas voler notre victoire." Une revendication commence à émerger, portée par les défenseurs des droits de l'homme: la mise en place d'une commission "Vérité et justice", sur le modèle de ce qui s'est fait, dans des contextes différents, en Afrique du Sud et au Maroc.
Tunisie
Population: 10,6 millions d'habitantsEspérance de vie: 76 ans (74e rang mondial)
PIB/habitant: (PPA) 7 025 euros (116e rang mondial)
Taux de chômage: 14,2%
Part des chômeurs âgés de 15-29 ans: 72%
Taux de croissance: 4,1% (estimation 2010)
(Source: CIA World Factbook, Carnegie)
55 ans d'indépendance
1956 Après soixante-quinze ans de protectorat français, Habib Bourguiba, rentré d'exil, devient Premier ministre. L'année suivante, il proclame la République et est élu président.
1975 Bourguiba devient président à vie.
1978 Grève générale, suivie d'émeutes : la répression fait plus de 200 morts.
1983-1984 "Emeutes du pain" dans le sud du pays et à Tunis.
1987 Le 7 novembre, le Premier ministre, Zine el-Abidine Ben Ali, dépose "le père de l'indépendance" pour raisons médicales et devient chef de l'Etat.
1991 Des milliers de militants islamistes sont arrêtés.
1994 Seul candidat, Ben Ali obtient 99,9% des suffrages à la présidentielle, et sera réélu en 1999, 2004 et 2009. Opposants et défenseurs des droits de l'homme sont emprisonnés ou contraints à l'exil.
2002 Attentats islamistes à Djerba contre la synagogue (21 morts).
2008 Emeutes dans la région minière de Gafsa (centre).
2011 Des manifestations parties de Sidi Bouzid (centre) gagnent un nombre croissant de villes après la mort, le 4 janvier, d'un jeune marchand, Mohamed Bouazizi, qui s'était immolé par le feu, le 17 décembre 2010.
Le 13 janvier, Ben Ali, 74 ans, annonce son intention d'abandonner le pouvoir à la fin de son mandat, en 2014. Alors que des dizaines de manifestants ont été tués depuis le début des troubles, l'armée refuse de participer à la répression. Le 14, le chef de l'Etat s'enfuit en Arabie saoudite.
Le 15 janvier, le président du Parlement, Foued Mebazaa, devient chef de l'Etat par intérim en vertu de l'article 57 de la Constitution, qui prévoit des élections dans les soixante jours. "Tous les Tunisiens [de 18 ans et plus] sans exception et sans exclusive" seront associés au processus politique, assure le nouveau président, qui charge le Premier ministre sortant, Mohamed Ghannouchi, de former un gouvernement d'union nationale. De Londres, le chef du parti islamiste tunisien Ennahda, Rached Ghannouchi, annonce son retour.
Deux autres mouvements ont refusé de participer au processus: le Parti communiste des ouvriers de Tunisie (POCT), une petite formation radicale, non reconnue par le régime déchu - son chef, Hamma Hammami, a fait l'objet de multiples arrestations au cours des années Ben Ali sans jamais quitter le pays - mais aussi le Congrès pour la République, de l'ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l'homme, Moncef Marzouki. Exilé depuis plusieurs années en France, son retour était attendu à Tunis le 18 janvier; il a d'ores et déjà annoncé sa candidature à la présidence.
Reste le parti "historique" des islamistes politiques tunisiens, Ennahda. Laminé en Tunisie, il aura survécu à l'exil. Né au début des années 1970, à une époque où la gauche occupait l'essentiel de l'espace politico-culturel en Tunisie, ce mouvement revendique son insertion dans le débat politique. Il acquiert, à l'époque, une large audience. Ses militants seront ensuite pourchassés par le régime de Ben Ali - 30 000 arrestations, dans les années 1990 - et il perd toute visibilité en Tunisie, avec le départ en exil de ses dirigeants. Le principal d'entre eux, Rached Ghannouchi, un intellectuel installé à Londres depuis 1989, prépare son retour. Il faudra donc compter avec Ennahda, d'autant que la sensibilité islamiste demeure forte dans le pays. Mais les plus jeunes, plus proches du salafisme véhiculé par les chaînes de télévision satellitaires du Golfe, savent-ils encore qui est Rached Ghannouchi?
Une dernière institution a joué et joue encore un rôle important au sein de la société: l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), la centrale syndicale longtemps liée au parti unique. Son instance dirigeante est contrôlée par le pouvoir et déconnectée de la base. Mais les membres des sections locales étaient souvent présents auprès des manifestants, ces dernières semaines, quand ils n'étaient pas aux avant-postes du soulèvement.
Les plus radicaux demandent la dissolution du Rassemblement constitutionnel démocratique, parti au pouvoir.
AFP/Martin Bureau
Ce n'est plus du pain que réclame la foule, mais un nouveau régime
Face à la détermination de la rue, le chef de l'Etat n'a que deux solutions: mater la rébellion par les armes au prix d'un carnage, ou capituler. Dans un premier temps, il tente de lâcher du lest: le 13 janvier, il s'engage à quitter le pouvoir en 2014, à l'issue de son mandat. Il promet aussi que la police ne tirera plus sur les manifestants et annonce un train de mesures visant à libéraliser son régime. La constitution d'un gouvernement d'union nationale est évoquée. Trop peu, trop tard.
L'opposition politique, qui craint le chaos, est prête à saisir la perche tendue. Mais la rue comprend que le roi est nu : elle ne cède pas. Dans la matinée du 14 janvier, quelque 8 000 personnes convergent devant le siège du ministère de l'Intérieur, dans le centre de Tunis, pour exiger de Ben Ali qu'il "dégage".
La journée sera décisive. La manifestation pacifique se déroule sans incident pendant les premières heures. Mais, dans le milieu de l'après-midi, la police donne l'assaut. Elle charge, violemment, pour disperser la foule. Aux tirs de gaz lacrymogènes répondent des jets de pierre. Les jeunes sont pourchassés et matraqués par les policiers, jusque dans les entrées des immeubles. Pendant ce temps, Ben Ali annonce le limogeage du gouvernement et l'organisation d'élections législatives. Mais il n'est plus audible. Le gouvernement décrète ensuite l'état d'urgence dans l'ensemble du pays, interdisant les rassemblements et autorisant les forces de l'ordre à tirer sur tout suspect. Puis on apprend que l'espace aérien est fermé et que l'armée a pris position à l'aéroport de Tunis-Carthage. Il est un peu plus de 16 heures 30, vendredi 14 janvier, lorsqu'un convoi de limousines quitte le palais présidentiel de Carthage et prend la route de l'aéroport.
Le couple Ben Ali, il y a 5 ans.
AFP/TUNISIAN PRESIDENCY
Ben Ali a-t-il été poussé vers la sortie? Embarqué sous la contrainte, pour sauver ce qui pouvait encore l'être du régime? A-t-il paniqué, conscient que la partie était perdue? Une chose est sûre: l'armée n'a pas voulu de bain de sang. Dans certaines villes, les militaires ont même tenté d'empêcher la police de tirer en s'interposant avec leurs blindés. Le chef d'état-major de l'armée de terre, le général Rachid Ammar, paye cette audace, le 12 janvier: il est démis de ses fonctions (dans lesquelles il a, depuis, été rétabli). En revanche, il ne semble pas que cette armée, qui n'a pas de tradition putschiste, ait tenté de s'emparer du pouvoir par la force, même pour le rendre ensuite aux civils, comme au Portugal, en 1974, lors de la révolution des oeillets. Mais son refus de tirer sur une population désarmée a sans doute été déterminant: "Ben Ali a compris qu'une partie de l'appareil du régime était peut-être en train de le lâcher. L'armée faisait de la résistance, des dissidences apparaissaient ici et là...", résume un bon connaisseur du sérail.
Peu après le décollage de l'appareil présidentiel, la télévision nationale interrompt la diffusion d'un reportage sur les robots pour annoncer une prochaine et importante adresse au peuple tunisien. A Tunis, les rumeurs de coup d'Etat enflent. Mais c'est le Premier ministre, Mohamed Ghannouchi, qui apparaît à l'écran, flanqué des présidents des deux assemblées législatives. Il annonce qu'il assure l'intérim à la suite d'un "empêchement provisoire" du chef de l'Etat.
Le pays a besoin d'une phase de transition. Mais la rue ne désarme pas
Une partie de l'opposition accepte la manoeuvre : le pays a besoin, selon ces pragmatiques, d'une phase de transition. Mais la rue ne désarme pas. Le lendemain matin, en dépit de l'état d'urgence, des marches sont organisées dans plusieurs villes de province pour réclamer le départ de Mohamed Ghannouchi. Au même moment, le Conseil constitutionnel déclare le poste de président "définitivement vacant". Et proclame le président du Parlement, Foued Mebazaa, président par intérim.
Une nouvelle ère s'ouvre au pays du jasmin. Dans la villa aux murs calcinés de Belhassem Trabelsi, l'un des frères de l'ex-première dame, intensément détestée, Damak Slim est venu en curieux, comme beaucoup de ses concitoyens. Il déterre un pied de jasmin, qu'il replantera chez lui, en souvenir des journées qui ont fait bas-culer la Tunisie. "Nous n'avons plus peur, confie-t-il. Nous sommes soulagés. Libres, enfin !"
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