L'histoire du colonialisme reste largement à découvrir. « Les Fantômes du roi Léopold », signé par le journaliste américain Adam Hochschild, prend à coup sûr place parmi les travaux de référence en ce domaine.
Ceux qui prennent de plein fouet un discours « officiel » faisant naître le continent africain avec l'arrivée des Européens et repeignant celle-ci aux couleurs philanthropiques d'une civilisation à prétention universaliste.
Quand le roi des Belges s'approprie, par Stanley interposé, les immenses territoires traversés par le fleuve Congo, il s'empressera de les baptiser « Etat libre du Congo » ; sous cette appellation lénifiante, la mise en place d'un système de pillage systématique des richesses naturelles (dans un premier temps, l'ivoire et le caoutchouc) et humaines de cette portion du continent.
Avant de devenir colonie belge, le Congo fut en effet propriété personnelle d'un monarque mégalomane, jaloux jusqu'à l'obsession de voisins européens plus puissants.
Son astuce fut de les avoir en bonne partie précédés dans la course-poursuite colonisatrice qui allait bouleverser et ensanglanter la fin du siècle dernier.
Sans jamais envoyer de soldats belges, mais en recourant aux bons offices d'explorateurs-massacreurs venus d'autres pays développés. Stanley en est resté le nom le plus célèbre.
D'origine britannique, mais américain d'adoption, il avait réussi le tour de force de combattre des deux côtés durant la guerre de Sécession : sudiste au début du conflit, il le termina sous l'uniforme nordiste lorsqu'il fut évident que la victoire avait choisi son camp.
Bref, le type même du « mercenaire » que l'on ne cessera de retrouver tout au long de l'histoire coloniale puis néo-coloniale. Un ancêtre de Bob Denard et consorts, en quelque sorte.
Le point de départ des investigations d'Adam Hochschild est de nature littéraire.
Le roman de Joseph Conrad « Au cœur des ténèbres », litanie démentielle d'atrocités qui, plus récemment, a fourni à Francis Ford Coppola le prétexte pour son film parabole sur la guerre du Vietnam, « Apocalypse Now ».
Le changement d'époque et de continent ayant sa logique, la volonté dénonciatrice du crime de masse à l’œuvre dans les deux cas.
Pas question de résumer ici la richesse documentaire et analytique des « Fantômes », nous préférons conseiller aux lecteurs d'en prendre connaissance dans son intégralité.
Le sous-titre choisi par l'éditeur français relève certes d'une tendance à l'amalgame historique discutable (« Un holocauste oublié ») : une facilité publicitaire qui n'ajoute rien aux travaux de l'auteur.
Le terme « crimes contre l'humanité » serait plus adéquat, parce qu'évitant un télescopage historique qui, en l'occurrence, n'apporte rien.
Reste les chiffres, dans leur brutalité : les estimations démographiques situent à vingt millions de personnes la population des territoires concernés en début de période (aux alentours de 1880) ; dix millions au recensement de 1924.
En quarante ans, le nombre d'habitants aurait donc été divisé par deux. Pour le plus grand profit de la famille royale belge et du capitalisme européen réunis. Faisant large place à Joseph Conrad, l'auteur cite également de nombreux témoignages directs et d'autres oeuvres de fiction.
Parmi ces dernières, ajoutons un titre à son énumération : l'un des derniers romanciers de l'école naturaliste française, Octave Mirbeau, fit lui aussi écho aux massacres perpétrés sous les ordres d'Henry Morton Stanley, bras armé de Léopold II. Le titre de son livre se passe de commentaires : « le Jardin des supplices »…
JEAN CHATAIN
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ADAM HOCHSCHILD. Les Fantômes du roi Léopold.
Belfond Editeur. 444 pages. 139 francs.

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