Gecamines
Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies chargé de la mission de maintien de la paix au Mozambique (1992-1994), puis représentant spécial de l’Union Européenne dans la région des Grands Lacs (1996-2007), l’homme politique italien Aldo Ajello fut l’invité du JT de TV5Monde-Afrique le 13 octobre dernier. L’honneur d’être invité provenait de la publication récente, aux éditions L’Harmattan à Paris, de son livre intitulé « Brasiers d’Afrique : Mémoires d’un émissaire pour la paix ».
Répondant aux questions de la présentatrice, Ajello a d’abord vigoureusement protesté contre l’emploi du mot génocide par les rédacteurs du rapport de l’ONU sur les massacres commis par l’Armée Patriotique Rwandaise lors de l’offensive des «rebelles» de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre entre 1996 et 1997. Ainsi, il fait partie de cette caste d’hommes qui semblent faire avancer le droit international dans un drôle de direction : quand un peuple ou groupe ethnique a été victime d’un génocide et qu’il en commet un autre contre le groupe ethnique de ses bourreaux, il ne faut pas en faire mention de crainte de conforter les premiers bourreaux dans la thèse négationniste. Ensuite, comparant le succès de sa mission au Mozambique aux résultats plus que mitigés de celle des Grands Lacs, il a embrayé sur deux thèmes. Le Rwanda, comme le Burundi, est un pays surpeuplé et sans ressources. A cet égard, la solution de la crise dans la région passe par l’ouverture des frontières congolaises et le partage des richesses de ce pays. Et si on répondait à Ajello ?
La surpopulation du Rwanda
En mai 1992, la surpopulation du Rwanda et la solution préconisée par Ajello furent déjà évoquées par l’historien Gaëtan Feltz du Département d’Histoire de l’Université d’Antananarivo lors du colloque international sur « Pouvoirs et Etats dans l’histoire de Madagascar et du Sud-ouest de l’océan Indien » (Antananarivo, 6-12 mai 1992). Dans sa communication intitulée « Ethnicité, Etat-nation et Démocratisation au Rwanda et au Burundi », Feltz soutenait que « la colonisation avait stoppé l’expansion des Etats de la région interlacuste, en l’occurrence le Rwanda et le Burundi ». Pour lui, le Nord-Kivu était dans la seconde moitié du XIXè siècle l’une des « soupapes de sécurité » du Rwanda, « tant au niveau politique que sur le plan démographique, en particulier lors de crises alimentaires ou de conflits de succession, ou encore de conflits armés ». Pour guérir le Rwanda, qu’il estimait alors « traumatisé par une guerre civile ouverte avec des interférences externes », l’historien proposait tout simplement cette solution : « redéfinir le cadre institutionnel des Etats-nations tels qu’ils existent aujourd’hui, en créant un nouvel ensemble politique de type fédéral ou même confédéral, dans lequel des petits Etats comme le Rwanda et le Burundi seraient associés à ceux de l’est du Zaïre (ce grand ensemble politique devant aussi évoluer vers un système politique de type fédéral). Ainsi, les exutoires d’avant la colonisation - [ces fameuses soupapes de sécurité] - recouvreraient leur existence en tant que dynamique sociale et politique des peuples de la région ».Avec Ajello, le politique emboîte le pas au scientifique. Leur prise de position appelle trois commentaires. D’abord, la frontière entre le Congo et le Rwanda a toujours été ouverte. Parmi les Tutsi qui règnent en maîtres dans le Rwanda actuel, nombreux sont ceux qui avaient fait fortune au Congo tout au long du régime Mobutu au cours duquel ils étaient accueillis comme des frères. Ensuite, un coup d’œil sur la liste Wikipédia des pays par densité de population, liste dont le données sont tirées du CIA World Factbook, révèle qu’avec une densité de 320 habitants au km², le problème démographique rwandais - vingtième au classement - est loin d’être aussi dramatique qu’on voudrait nous le faire croire. La situation de la bande de Gaza (3.823 hab./km²), troisième derrière Monaco (16.235 hab./km²) et Singapour (6.751 hab./km²), est de loin plus préoccupante et plus révoltante, car produit d’une violation flagrante du droit international par ailleurs condamnée par plusieurs résolutions des Nations Unies. Pourquoi Ajello, le chevalier blanc de la paix à travers le monde, ne commence-t-il pas à appliquer sa recette en faveur des pays surpeuplés par là ? Enfin, le Rwanda dont il déplore la surpopulation pour d’obscures raisons est ce pays qui venait de perdre plus ou moins un million de citoyens en moins de trois ans : 500.000 à 800.000 Tutsi et Hutu modérés massacrés par les extrémistes hutu en 1994 ; les 50.000 Hutu du « Rapport Gersony », massacrés par la dictature de Paul Kagamé toujours en 1994 ; et les 200.000 Hutu du « Rapport Garreton », massacrés une fois de plus par la soldatesque de Kagamé cette fois sur le territoire congolais entre 1996 et 1997. Une petite leçon de mathématiques serait sans doute nécessaire pour qu’Ajello comprenne que les Rwandais ont déjà résolu leur problème de surpopulation… de façon macabre.
Partager les richesses congolaises
Ici aussi, il ne s’agit pas d’une nouvelle idée, car le partage des richesses congolaises avec les envahisseurs rwandais que les puissances occidentales voulaient ainsi récompenser était au rendez-vous de l’Histoire dès le déclenchement de la guerre le 2 août 1998. Il était en filigrane quand Colette Braeckman, la célébrissime journaliste belge qu’on ne présente plus aux Congolais, suggérait habilement l’autonomie du Kivu comme solution à la crise : « Il se pourrait que le nouveau pouvoir qui risque de prendre la relève à Kinshasa soit moins fort encore que celui de Kabila, et obligé de laisser une vaste autonomie aux provinces. Autonomie, qui fait l’affaire des pays voisins, qui développeront des liens économiques, culturels, voire politiques avec les régions du Congo qui leur seront proches » (Le Soir, 17 août 1998). De même, le professeur belge Jef Maton mettait son savoir à contribution pour permettre à l’opinion internationale de mesurer l’importance du Kivu non pas pour ses habitants mais pour les trois dictatures tutsi : « L’enjeu du Kivu pour le Rwanda, le Burundi et l’Ouganda est extrêmement important. Une communauté des Grands Lacs, avec le Rwanda et le Burundi, est un des rêves de Museveni. Avec le Kivu, en plus, il disposerait de l’or mais aussi des métaux précieux employés dans la technologie informatique. Une partie de la région est aussi constituée de forêts et est beaucoup moins peuplée que le Rwanda » (La Libre Belgique, 13 août 1998).Après les journalistes et les scientifiques, il ne manquait plus que l’implication des politiques pour faire avancer l’idée du partage de l’espace et des richesses de Grands Lacs ou du marchandage honteux pour la paix au Congo. Tel fut le cas du « Plan Cohen » ou encore du « Plan Sarkozy ». « L’émotion est nègre, comme la raison est hellène », a-t-on entendu dire. Pourtant, pour plusieurs raisons, le « Plan Cohen », devenu « Plan Sarkozy » et maintenant « Plan Ajello », est dicté non pas par la raison, mais par l’émotion. D’abord, pour que le « pauvre » Rwanda devienne riche, il n’a nullement besoin d’être doté de richesses naturelles. Pour le démontrer, point n’est besoin de s’envoler vers de lointains horizons tel que le Japon ou la Suisse. Le « pauvre » Rwanda de Juvénal Habyarimana était plus enviable que le « riche » Zaïre de Mobutu Sese Seko. Ensuite, par sa politique de porte ouverte, le Congo-Zaïre a toujours été une terre d’accueil pour les autres Africains qui, la faiblesse du fichier d’état civil aidant, s’octroyaient même la nationalité congolaise et profitaient allégrement de ses richesses. Enfin, le monde étant devenu un village global, le Rwanda, qui souffrirait d’un manque de richesses, aurait plus intérêt à avoir accès aux immenses richesses réelles de l’Occident à travers une aide au développement massive plutôt qu’aux richesses potentielles du Congo. A ce sujet, notons que les pays de Cohen, Sarkozy et Ajello se sont engagés d’augmenter le montant de l’aide publique au développement en faveur des pays pauvres à hauteur de 0,7% de leurs PIB respectifs. Or, non seulement ils sont loin d’atteindre cet objectif, mais les chiffres publiés par l’OCDE révèlent que la tendance est à la baisse. La contribution de la France, par exemple, est passée de 0,47 % du PIB en 2006 à 0,39 % en 2007. De qui se moquent Cohen, Sarkozy et Ajello quand ils feignent d’ignorer la solution à leur portée ? Même si leur solution était juste, Sarkozy, par exemple, aurait-il le droit de la proposer, lui qui expulse les Roms partis en France pour avoir leur part de la richesse commune européenne qu’ils ne trouvent pas dans leur Roumanie natale ?
Conclusion
Les Congolais ont toujours partagé leurs richesses avec les autres Africains notamment les Tutsi en fuite éperdue qu’ils accueillaient à la suite de chaque pogrom dont ils étaient victimes au Rwanda. Comme le souligne l’historien Ndaywel è Nziem, le Congo « semble avoir depuis longtemps la vocation d’unifier l’Afrique centrale », d’abord parce que sa colonisation s’est réalisée « avec le concours des auxiliaires africains d’origines diverses : Zanzibaristes, Ouest-Africains, Angolais, Congolais, Rwandais et Burundais », ensuite parce qu’il « continue à s’illustrer comme terre de prédilection des réfugiés de la région », et enfin parce que « les différentes constitutions qui le régissent depuis la décolonisation lui reconnaissent le droit d’aliéner une partie de sa souveraineté, à la condition que cela se fasse au bénéfice de l’unité africaine » (Ndaywel è Nziem, Histoire du Zaïre. De l’héritage ancien à l’âge contemporain, Louvain-la-Neuve, Duculot, 1997).Mais après avoir reconquis leur hégémonie perdue, les Tutsi au pouvoir à Kigali, assurés du soutient indéfectible des Anglo-Saxons et de bien d’autres puissances occidentales dont la Belgique et la France de Sarkozy, ont craché sur l’hospitalité légendaire du Congo... de la pire des manières. Le Rwanda a humilié et continue d’humilier le Congo. Le Rwanda a massacré et continue de massacrer les Congolais. La comptabilité des tueries, qui s’accompagnent d’un pillage systématique des richesses naturelles du Congo, est la plus lourde depuis la Deuxième Guerre mondiale : plus ou moins six millions de victimes. Dans ce contexte, décréter l’impunité des « tueurs tutsi au cœur de la tragédie congolaise » et obliger les Congolais à partager leurs richesses avec leurs bourreaux revient à insulter l’humanité. L’agression, les massacres et les pillages dont le Congo est victime réclament justice. Au lieu de cela, la solution d’Ajello humilie davantage les Congolais et alimente le feu qui couve au cœur de la nation. En proposant une solution qui ne peut être qu’une bombe à retardement, le livre d’Aldo Ajello, « Brasiers d’Afrique : Mémoires d’un émissaire pour la paix », porte très mal son nom. Il devrait s’intituler : « Brasiers d’Afrique : Mémoires d’un apprenti sorcier».
Par Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
Published By www.KongoTimes.info - © KongoTimes! - All Rights Reserved.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire