mercredi 19 janvier 2011

L'immolation, un geste de désespoir à forte charge politique

L'immolation, un geste de désespoir à forte charge politique
Depuis l'immolation du jeune Tunisien de Sidi Bouzid, une dizaine de personnes ont imité son geste en Égypte, en Algérie et en Mauritanie. Mais selon le chercheur Michaël Ayari, l'immolation n'est pas une spécificité de cette région du monde.
Par Perrine MOUTERDE (texte)
 
Un père de famille de six enfants, vendeur à la sauvette, s'est aspergé d'essence avant d'allumer un briquet en plein marché, ce mercredi, à El-Oued, en Algérie. Des dizaines de personnes sont rapidement intervenues pour tenter de le sauver. La veille, un avocat d'une quarantaine d'années a tenté de s'immoler par le feu devant le siège du gouvernement, au Caire, en Égypte. Lundi, c'est un entrepreneur mauritanien de 43 ans qui s'est aspergé d'un liquide inflammable dans sa voiture avant d'y mettre le feu. Il entendait, par ce geste, dénoncer "la situation politique du pays et le régime en place".
Depuis l'immolation, le 17 décembre, du jeune chômeur tunisien Mohamed Bouazizi, devenu le symbole de la révolution tunisienne, une dizaine de personnes au moins ont reproduit ce geste dans le monde arabe. Une personne est décédée des suites de ses blessures en Algérie. "Ces évènements semblent, a priori, liés les uns aux autres, indique à France24.com Michaël Ayari, chercheur associé à l'Institut de recherche et d'études du monde arabe et musulman (Iremam). Ces pays sont en tout cas confrontés à des problèmes similaires, tels que la hausse des prix" des denrées de premières nécessité.
"Le feu détruit et régénère"

Caricature de "Hic" publiée sur le site internet du quotidien algérien "El Watan".
Pour de nombreux observateurs, ces immolations traduisent le désespoir d'une partie de la population arabe. Par leur violence et le fait qu'elles ont lieu dans l'espace public et non de façon anonyme, elles revêtent aussi une dimension politique. L'immolation "contient un message pour le pouvoir qui est : 'Je proteste'", explique ainsi à l'AFP Hefny Kedri, professeur de psychologie politique à l'université Ain Shams, au Caire. "Cette série d'immolations est le signe d'une impasse politique, d'un vide idéologique, confirme Michaël Ayari. Elle révèle que beaucoup de choses ne vont pas dans le sous-bassement social du monde arabe. Sur le plan symbolique, le feu détruit mais régénère aussi, à l'image du phénix qui renaît de ses cendres. Ces gestes peuvent représenter une régénerescence politique : en s'immolant, on détruit ce qui nous détruit."
Une analyse que partage Nacéra Sadou, psychologue clinicienne et consultante à la Société algérienne de recherche psychologique, citée par le quotidien algérien "El Watan". S'immoler, c'est d'une certaine façon "se réapproprier le droit d’apparaître, une façon d’exister, de dire 'Je suis là', explique-t-elle. Dans la destruction du lien entre le dedans et le dehors, la peau est vécue comme le seul moyen de s’exprimer puisque l’accès à la parole est impossible."
Psycho-sociologue à Beyrouth, au Liban, Raja Makki estime, elle aussi, que ces actes désespérés constituent un moyen "d'exister". "Il me semble que la population, dans le monde arabe, est à la recherche d'une nouvelle identité, explique-t-elle à France24.com. Les gens sont morcelés entre deux modèles, occidental et oriental. Ils ont beaucoup de problèmes pour exister ; la citoyenneté n'existe pas au sens propre du terme, les régimes ne protégent pas l'individu en tant qu'être humain, en tant que citoyen. C'est un sentiment qui a couvé de façon indirecte et invisible, et qui s'exprime aujourd'hui."

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