vendredi 18 février 2011

Professeur Biyoya : "Si Lumumba était resté chef du gouvernement, il aurait eu une visée économique qui triomphe aujourd’hui en Chine et au Brésil"



Le Potentiel s’est entretenu, une fois de plus, avec le professeur Philippe Biyoya sur la pensée économique de Lumumba, dont les Congolais peuvent s’inspirer. Bien qu’elle ne soit bien structurée, Philippe Biyoya soutient que Lumumba avait une vision du monde très libéral. Mais on avait cru que ses idées étaient de gauche.

Dans la préface du livre « La pensée politique de Lumumba », Jean-Paul Sartre s’est posé la question de savoir si Lumumba avait une pensée économique. Et il a donné son avis. Pouvez-vous donner aussi votre avis là-dessus ? Avec la Mondialisation, cette pensée sur le plan économique est-elle encore d’actualité ? Etes-vous nationaliste, lumumbiste ?


Je suis comme tous les Congolais. Mais, par rapport au combat mené par les nationalistes congolais, je crois que je me dirai lumumbiste parce que c’est le combat autour du panafricanisme, de la justice sociale, de l’interdépendance des nations que Lumumba a mené. C’est aussi le combat dans lequel je me suis inscrit. Donc, je suis nationaliste lumumbiste.

Quand on lit la plupart des ouvrages sur l’histoire du pays, on voit rarement que les Congolais s’intéresser à l’économie. A la Table ronde économique tenue en Belgique du 26 avril au 16 mai 1960, après celle politique organisée dans le même pays du 20 janvier au 20 février de la même année, on s’est rendu compte qu’il y avait une énorme difficulté. Parce qu’après l’indépendance politique, on a presque abandonné celle économique. Qu’à cela ne tienne. Mais peut-on dire que Lumumba avait une pensée sur le plan économique ?

C’est une question importante. D’emblée, on serait tenté de dire non parce qu’une pensée suppose, en fait, un ensemble d’idées qui sont non seulement formulées, mais aussi formalisées, systématisées. Et qui doivent atteindre une certaine cohérence, une certaine autorité et dégage, peut-être, une prospective d’actions. Lumumba avait énormément d’idées économiques mais il n’avait pas une pensée structurée de l’économie. Et je crois que ce n’était pas un handicap individuel. Si vous regardez pratiquement tous les leaders africains de l’indépendance de l’Afrique au Sud du Sahara comme de l’Afrique du Nord, vous verrez qu’il n’y a personne pratiquement qui se distingue des autres, qui émerge avec une pensée tout à fait originale, une vision, ne fut-ce que du monde, fondée sur des problèmes économiques. Mais lorsqu’on relit certaines déclarations de Lumumba, notamment sa participation à la Conférence d’Accra en 1958, son discours prononcé à l’Université d’Ibadan, les nombreuses questions qu’il a suscitées à son retour d’une mission aux Etats-Unis, passant par Bruxelles où il a animé une conférence qui a eu pour effets, notamment la peur des Belges quant à l’avenir de leurs affaires au Congo, on note que Lumumba est le prophète ou le chantre de la justice sociale. Pour lui, il ne peut pas avoir la justice s’il n’y a pas d’économie. Derrière la justice sociale, la revendication des salaires dignes, l’idée de l’Etat uni et fort, on voit se profiler une certaine idée de stabilisation des finances publiques. Si on était en France, on l’alignerait derrière ceux qu’on appelle les Colbertistes.

Lumumba était convaincu que les nations devraient évoluer dans l’interdépendance, à condition qu’elles soient libres. L’interdépendance s’impose aujourd’hui. Il était également convaincu que nous avions besoin des capitaux étrangers. La peur des Belges était relative à la nationalisation qui devait s’opérer parce que les Africains n’avaient pas une pensée économique propre. Par contre, les Asiatiques s’y étaient déjà initiés à partir de ce qui s’était passé dans les années 50 en Iran avec la nationalisation des compagnies pétrolières. Sans oublier Nasser qui avait nationalisé le canal de Suez. On pensait que presque tous ceux qui parlaient de libération nationale allaient procéder à la nationalisation. Mais Lumumba, respectueux de la propriété privée, avait fait valoir que nous ne sommes pas des voleurs. Bien qu’il ait l’indépendance totale, politique, économique et culturelle, il était anti-impérialiste parce que l’impérialisme était avant tout une doctrine.

Donc, on peut dire qu’il avait des idées, des intuitions. Et si on essaie de faire des analyses et synthèses, on pourrait dire que Lumumba était fondamentalement un libéral. Il avait une vision du monde très libéral mais le contexte dans lequel il menait son combat a fait que, pour son intransigeance et ses pensées, on avait cru que ses idées étaient de gauche.

Je crois que, si Lumumba avait eu le temps de mettre en place son gouvernement, l’économie du pays ne serait certainement pas étatisée. Et je crois qu’il n’aurait pas fait ce que les lumumbistes avaient fait en procédant à la nationalisation. Je crois qu’on doit à Gérard Kamanda, alors directeur de cabinet de Mobutu, et à la bande des nationalistes qui étaient à l’Université, la nationalisation de 1967, notamment de l’Union minière du Haut Katanga, devenue Gécamines.

Contrairement à tous ceux qui avaient adhéré à son combat politique, Lumumba n’était pas si gauche. S’il était resté chef du gouvernement, il aurait eu une visée économique qui triomphe aujourd’hui en Chine et qui a triomphé au Brésil avec Lula. Lumumba voulait que les relations économiques se maintiennent avec la Belgique, mais qu’elles servent un esprit nouveau de la croissance et de la stabilisation économiques ainsi que de la redistribution de cette croissance économique en termes de développement.

S’il n’y a pas évolution du procès Lumumba en particulier, n’est-ce pas parce que cela est lié à ce qu’on peut appeler la colonisation qui était très dure, à l’instar de l’apartheid ? Les Congolais étaient hors du circuit économique confié aux Blancs …

C’est vrai qu’ils n’étaient pas associés. Mais c’est un peu paradoxal parce que la colonisation belge a privilégié l’économique au détriment du politique car celui-ci amènerait beaucoup d’ennuis. Toutefois, c’est fort dommage que les Congolais n’aient pas été, en fait, associés à la gestion économique. Il convient de faire remarquer qu’il n’y avait pas avant tout une politique économique belge comme tel de la colonisation. C’était l’affaire de certaines familles. Jusqu’aux années 50, on ne parlait pas du Congo aux Conseils des ministres en Belgique. C’était une affaire des privés qui n’avaient pas besoin de former les gens à la gestion de l’économie. Ils faisaient un peu comme Léopold II. Ils ont créé des entreprises d’exportation. Et on ne sait pas si le Congo était une colonie d’exploitation ou une colonie de peuplement. Malheureusement, lorsque nous sommes devenus indépendants, le panafricanisme, qui était un mouvement culturel avant de devenir politique, et pour lequel Lumumba luttait, n’a pas développé une vision économique de l’Afrique. Lumumba a adhéré, en fait, à l’unité de l’Afrique mais celle-ci se ferait comment ? Dans la plupart de ses déclarations, Lumumba ne voulait pas la balkanisation des territoires. Par là, il voulait aussi que l’industrie coloniale ne soit également balkanisée. Il était pour l’industrialisation sans indiquer si cela allait être la propriété de l’Etat ou celle des privés.

Cela fait que sur le plan peut-être aussi, de nos enseignements, on ne nous a pas avant tout formés pour gérer l’économie, la penser. On nous a formés pour tenir les comptes. Nous sommes portés plus à la comptabilité, à la tenue des registres, plutôt qu’à développer, par exemple, la recherche qui est une des dimensions des sciences économiques. En RDC, on est dans les statistiques, dans la comptabilité. Et, rarement dans la recherche qui n’a pas été développée. Donc, on ne nous a pas développés à penser, à gérer des entreprises. L’innovation n’est pas là. Ce sont des tares que nous attribuons à la colonisation mais que nous devons aussi nous attribuer parce que, du temps de Mobutu, rien ne s’est fait. Or, Mobutu était un nationaliste lumumbiste. Il avait mené la bataille de l’indépendance économique par la nationalisation. Celle-ci est une bonne chose. Mais on nationalise et, le plus tôt, on s’arrête en chemin. On ne travaille pas à l’expansion des entreprises.

50 ans après la mort de Lumumba, toute l’économie congolaise est concentrée dans les mains des étrangers. A Kinshasa, on peut faire le tour de la ville sans y trouver un homme d’affaires congolais, à part les politiciens qui, après avoir pillé l’Etat, se sont enrichis. C’est ce qu’on peut appeler la bourgeoise politico-commerciale ?

Tout à fait.

Nous n’avons pas d’hommes d’affaires autochtones. Le Congolais n’est pas présent, même au niveau du petit commerce. 50 ans après la disparition de Lumumba, est-il pas temps de se ressourcer auprès de ses idées dans cette mondialisation où les pays les plus forts, les plus puissants, peuvent bouffer les plus faibles comme la RDC ?

Vous avez certainement raison. Nous devons nous approprier les intuitions de Patrice Lumumba, lesquelles ont l’avantage de poser un problème dans sa globalité. Lorsqu’il dit que l’indépendance doit être totale, il nous revient à nous qui assumons ce combat de trouver ce que lui n’a pas trouvé. Patrice disait que nous devons lutter pour notre libération. Il a formulé, en fait, l’objectif pour cette libération. Pierre Mulele a traduit cette lutte de libération par l’organisation du maquis. Il a été apprendre comment mener une lutte révolutionnaire. Il était ministre dans le gouvernement Lumumba. On a aussi vu Laurent-Désiré Kabila aller dans le maquis et organiser la lutte. En tout cas, il y a possibilité, sur les plans économique et stratégique de pouvoir effectivement nous en approprier. Lorsque Lumumba disait que nous devons être un pays non seulement uni mais aussi fort et que nous devons promouvoir la justice sociale, il pensait que l’économie devait fonctionner dans les entreprises de l’Etat. Or, nous avions eu des entreprises que les Belges nous ont laissées. Mais nous les avions nationalisées pour en faire des canards boiteux et les abandonner au profit de ceux qui soutiennent la privatisation.

On est revenu à l’Etat pré-colonial parce que toute l’économie est entre les mains des étrangers. Même le gouvernement ne contrôle rien. Preuve : des entreprises de l’Etat sont privatisées. N’est-ce pas une maffia ?


J’en arrive. Nous avons commis des erreurs. En 1965, les nationalistes lumumbistes, par exemple, qui ont pensé effectivement donner à l’indépendance une dimension de souveraineté économique ont procédé à la nationalisation. C’est-à-dire qu’ils ont confisqué les actifs des entreprises des étrangers parce que le gouvernement n’avait pas d’argent. Ces nationalistes se sont effectivement fait de l’argent. Ils auraient pu travailler pour la prospérité de ces entreprises, devenues les nôtres, en leur donnant les moyens. Seulement, ils ont oublié de le faire. Et, plus tard, toujours dans l’objectif de cette indépendance économique, lorsque ces nationalistes lumumbistes vont procéder à la zaïrianisation et à toutes sortes d’autres opérations, ils vont, malheureusement, manquer d’abord de définir une vision, une politique et des contraintes que l’on devait imposer aux acquéreurs. On ne peut pas confier une propriété, des biens à quelqu’un qui n’a jamais géré, qui ne sais pas ce que c’est qu’une entreprise, et qui n’a pas le souci de s’approprier l’entreprise pour que celle-ci prospère. Il trouve qu’on donne l’occasion d’amasser l’argent et de le dilapider. C’était une politique nationale. Et vous verrez que les gouvernements qui se succèdent sont bloqués parce qu’il n’y a plus d’argent. C’est ainsi qu’ils sont bien obligés de recourir aux capitaux étrangers. Remarquez que, depuis 1960, nous n’avons eu le premier Code des investissements qu’en 1969. Ce qui signifie qu’on n’avait même pas un Plan de développement.

Lorsque l’ancien président français, Giscard D’Estain, vient au Zaïre en 1975, il demande à Mobutu, au stade du 20 Mai, comment il fait pour gérer le pays et s’il a pour cela un Plan, le maréchal zaïrois répond qu’il n’a pas de Plan. Et Giscard de lui dire : « Vous devez être un magicien ».

Mais on avait beaucoup de docteurs en Economie, en Droit international. Que faisaient-ils ?


Le problème, c’est qu’on n’a pas eu de politique. On peut bien être professeur ! Et je sais qu’il y en avait de grands autour de Mobutu. Mais lui-même avait-il compris, dans un premier temps, que le combat qu’il menait était celui …

Le lui a-t-on expliqué ?


On le lui a expliqué plus tard. Parce que c’est lui, en fait, le premier, qui va concevoir, quatre ans après sa prise de pouvoir, la politique d’investissements étrangers. Puisque nous n’avions pas d’argent, les Belges avaient cette politique. Ils avaient créé un pool de manufactures à Kinshasa et dans la province du Bas-Congo. Un autre pool pour les minerais dans les provinces du Kasaï et du Katanga. C’étaient les deux axes qui faisaient l’économie coloniale. Ils étaient là.

Et les Congolais prennent la relève à l’indépendance. Ils n’investissent même pas dans ce que les Belges ont laissé. L’Etat ne s’y intéresse même pas. Il ne veut pas augmenter le capital, donner à ces entreprises la possibilité de prospérer. Toutefois, Mobutu fait de Kisangani dans la Province Orientale un troisième pool économique. Il voudrait développer l’industrie textile. Malheureusement, quand on ne finance pas, ça ne marche pas.

Mobutu n’était pas économiste. Ne peut-on pas dire que c’est l’échec des gens qui ont fait une économie devant servir le système international et non pour servir le peuple ?

Vous avez certainement raison. Au moment où nous accédons à l’indépendance, il y a naissance d’une nouvelle branche de l’économie qu’on appelle celle du développement. Plusieurs thèses ont été défendues. Il y en a qui étaient pour Schumpeter, un économiste qui prône la libre entreprise. Alors, pour faire la libre entreprise, il faut avoir une entreprise. Or, la plupart de nos universitaires en 1960, si pas tous, un peu gagnés par l’idéologie de la décolonisation, sont des radicaux. On n’est pas dans la logique de préparer l’avenir et d’y investir. On est d’abord dans la logique de prendre le pouvoir et de le gérer, tant bien que mal.

Nous avons eu un contentieux avec la Belgique sur le problème d’entreprises, celles juteuses étant passées en Belgique comme des sociétés de droit belge. Et j’ai une explication à cela. Les privés belges n’avaient pas totalement tort. Parce que quand vous regardez comment ils ont réussi à monter une économie pendant la colonisation, vous verrez qu’ils ont mis des moyens. Par exemple, des pontiers belges ont investi dans les entreprises.

Mais ils se sont beaucoup enrichis en pillant le pays … ?

Aujourd’hui, on n’a pas d’économie. Des entreprises des Congolais sont en faillite. Si les banques congolaises avaient des capitaux congolais, elles pouvaient prendre le risque, par exemple, de financer les entreprises congolaises pour leur donner des moyens de reprendre les activités. C’est ce que les Belges ont fait. C’est pourquoi, lorsque nous sommes devenus indépendants, ils ont amené avec eux leurs propriétés. C’est, peut-être, à ce moment-là que nous aurions dû comprendre qu’on ne peut avoir une indépendance sans moyens économiques. Ceux-ci, on ne les chercherait pas dans les investissements. Et le meilleur des investissements, ce qu’on appelle l’investissement direct étranger, c’est l’entreprise. Il fallait d’abord avoir un employeur national. Mais nous sommes restés, jusqu’aujourd’hui, sans entrepreneurs nationaux. Dans cet handicap, les luttes de libération, à l’instar celle de Laurent-Désiré Kabila, n’ont pas été promotrices du libre entrepreneuriat. Nous avons, aujourd’hui, la reconstruction du pays qui s’effectue plus avec des investissements étrangers plutôt que …

Mais à qui la faute ? Quand arrivent la Banque mondiale et le FMI, les Congolais sont corrompus avec beaucoup de moyens. Ils changent de discours pour soutirer ce que ces institutions apportent. On ne sent pas une création intellectuelle autochtone autonome. On voit toujours les Congolais à la télé reprendre les thèses des Occidentaux, des institutions de Breton Woods. Faut-il rendre les hommes politiques responsables ?

Etant à bord du même bateau, nous sommes tous responsables. Et quand nous sommes dans un bateau lors d’un déluge, on ne cherche pas le salut seul et on ne prend pas seul la responsabilité. Pourquoi fustiger la Banque mondiale ? Nous avons en RDC un service appelé Comité de pilotage pour la réforme des entreprises publiques (Copirep) qui est financé par la Banque mondiale avec, je crois, 200 millions de dollars américains. Ces fonds sont destinés à rendre les entreprises congolaises compétitives. Et si celles-ci ne sont compétitives, ce n’est pas par la faute de la Banque mondiale. C’est la faute à ceux qui gèrent ce service.

Vous savez bien que c’est le clientélisme politique qui a prévalu pour le choix des responsables de ce service. Dernièrement, lors du contrôle des délégués de la Banque mondiale, on a découvert qu’il y a une véritable maffia au niveau de cette institution. C’est l’une des structures mises en place pour nous piller en cherchant à confier nos entreprises aux capitalistes internationaux …

Non. Je crois que c’est nous qui ne comprenons pas le jeu aujourd’hui. Regardez les Chinois, les Brésiliens. Ils sont là.

Prenons le cas de ces deux pays. Pour le Brésil, il y a eu une économie nationale avec les grandes entreprises, comme celles du pétrole. Lorsque les institutions de Bretton Woods sont venues donner des leçons pour qu’on procède à la privatisation, les Brésiliens n’ont pas accepté. Pourquoi devons-nous accepter tout ce que la Banque mondiale et le FMI viennent nous dire ?

Tout à l’heure, je vous ai parlé des investissements. Nous avions eu le premier Code des investissements en 1969. Nous aurons encore un autre en 1976. Un autre encore sera élaboré en 1989. Mais, quand vous regardez nos plans d’investissements, ils manquent de précautions parce qu’on n’attire pas les investisseurs.

J’ai peur que l’esclavage et la traite négrière ne nous soient encore appliqués sur notre propre sol ?

N’allez pas d’abord très loin. La Libye nous a amené les Comités du pouvoir populaire (CPP). Avec la manne pétrolière, ce pays s’est entendu avec une entreprise commerciale italienne qui avait besoin de moyens pour accroître son activité. Tout près de nous, nous avons l’Angola qui possède une grande compagnie pétrolière, SONANGOL. Pourquoi ne pourrions-nous pas acheter des parts dans SONANGOL ? Au lieu de penser qu’on viendra nous acheter des portables, je ne sais pas, à quels prix que nous imaginons, mettons l’argent …

Mais vous prêtez une oreille attentive à la Banque mondiale et le Fonds monétaire international ?


Il ne s’agit pas de la Banque mondiale. Celle-ci nous a ramassés à la suite des guerres parce qu’elle ne pouvait pas comprendre qu’un pays, vieux de 50 ans, brade ses ressources du sol et sous-sol, protégées par la Loi Bakajika, selon laquelle le sol et le sous-sol appartiennent à l’Etat, ses ressources ne devraient pas être bradées …

Aujourd’hui, tout est bradé ?


On a fait sauter ce verrou et on a adhéré à l’économie libérale. La Banque mondiale est arrivée et a verrouillé à nouveau avec la complicité des Congolais. Cette institution de Bretton Woods a trouvé que les Congolais n’attendaient que l’argent des autres alors qu’ils ont les moyens de le produire.

Pour revenir à votre question sur la Chine, celle-ci a fait un premier choix stratégique de devenir un atelier parce qu’elle a compris que le socialisme ne rendrait pas les Chinois heureux. Comme la Chine ne pouvait pas produire, elle a accompagné les étrangers qui sont venus avec leurs ressources et leur savoir-faire. Mais la main d’œuvre était chinoise. Les Chinois apprennent donc le savoir-faire et accompagnent les détenteurs du savoir-faire dans l’exécution des travaux.

A noter également que la Chine s’est spécialisée dans une branche de l’économie appelée la distribution. Vous produisez en Chine et celle-ci se charge de la distribution. Et je crois que la Chine domine, aujourd’hui, cette économie de distribution dans le monde. En ce qui concerne le Gabon, on vient de créer une zone de développement économique. La Chine a commencé par là. Et même l’Afrique du Sud a créé de tels espaces.

En RDC, on ne cherche que des intérêts privés et non communautaires. Ce
qui fait que le peuple résiste ?

On devrait revenir un peu à ce genre de projets. Pour le barrage d’Inga, par exemple, on devrait, cette fois-ci, avoir des zones industrielles autour de la contrée d’Inga parce que les entreprises ne marchent qu’avec l’énergie. Vous vous souviendrez que, lors d’une conférence que j’ai animée en collaboration avec la Banque mondiale, on m’a dit que ce que j’ai dit était vrai car, en effet, il n’y a pas de vraies entreprises qui viennent au Congo. La bonne desserte en électricité n’existe pas. Quelle est l’entreprise qui viendrait faire des affaires dans un pays où le délestage est devenu le mode de fourniture de l’énergie électrique ? On va travailler dans les entreprises avec des groupes électrogènes.

Il faut aussi faire remarquer que la Grèce donne ses fonds à la Chine qui la développe. Car la Chine a besoin de ses fonds pour la distribution des produits chinois. Elle rentabilise ses investissements et la Grèce aussi se dégage de ses obligations.

Les Chinois sont, en fait, demandeurs des projets congolais. Comment les Congolais pensent-ils se mettre en rapport avec …

Mais vous ne faites rien ?


Lumumba a dit que nous devons nous organiser, avoir une industrie. Nous devons donc mettre en place des politiques d’attrait d’investissements pour l’industrialisation du pays. Parce que, généralement, nous appelons l’argent des étrangers non pas pour les investissements afin qu’il puisse produire mais pour être consommé et disparaître.

Je pense que c’est la responsabilité des économistes théoriciens. Car l’impression est que dès que la Banque mondiale ou l’Occident amène ses projets, ce sont les mêmes personnes se disant théoriciens qui avalent ce que la BM ou l’Occident dit pour le reproduire. C’est eux qui sont des conseillers à la présidence de la République, à la Primature, partout. Je ne pense pas qu’il faille rendre les politiques responsables parce que si on vient avec des options claires, elles peuvent être appliquées. Mais on ne s’accroche qu’à ce que la BM ou l’Occident apporte. Je crois que là, c’est la responsabilité des élites intellectuelles économiques ?


La Banque mondiale serait étonnée de vous entendre. Elle dirait que vos propos sont injustes. Des Congolais figurent aussi parmi les agents de la Banque mondiale. Celle-ci apporte des suggestions et attend des contre-propositions. La Banque mondiale et le Fonds monétaire sont des bureaux d’études. Ce n’est pas eux qui ont la responsabilité de la gestion de la souveraineté économique du Congo. Mais plutôt la RDC elle-même. Dans notre Constitution, la Banque centrale est une conseillère du gouvernement. Elle doit contribuer à la production de la politique économique. Les spécialistes en Economie, en Sciences politiques, en Droit - parce qu’aujourd’hui, nous retrouvons toutes ces branches partout – doivent se retrouver à la Banque nationale. C’est dire que les ministères des Finances, de l’Economie et de l’Industrie ne doivent pas uniquement se contenter de faire des statistiques, mais aussi offrir la vision qu’il faut. Car la Banque centrale et ces ministères devraient travailler ensemble. Je pense que la responsabilité incombe aussi à la société civile. Comment peut-elle justifier l’ascension sociale de ses membres si elle ne s’intéresse pas à la marche de l’économie du pays ? Je crois que c’est le travail des ONG de développement.

Ces ONG de développement ont été créées pour nous endormir et non pour nous développer ?


Vous-mêmes les journalistes, vous faites partie de la société que vous devez produire …

Il n’y a pas que les journalistes. Il y a aussi tous les universitaires, etc. Quand vous organisez vos débats à l’Université, vous ne vous comportez qu’en caisse de résonance de la Banque mondiale, du FMI et des pays occidentaux. Vous ne reproduisez que leurs théories. On ne voit rien sur le terrain. On a l’impression que vous étiez à l’école pour rendre service au système international et non pour rendre notre peuple heureux. Avez-vous inutilement fait des études ?


Il n’y a pas de mariage entre l’Université et la société. L’actuel ministre de l’Enseignement supérieur et universitaire – je crois qu’il sera encore-là – en allant vers les entreprises, a conclu qu’on ne peut continuer à former les gens comme nous le faisons actuellement, sans même savoir s’ils sont capables d’être respectés dans ces entreprises. Il faut que la formation soit à la demande des entreprises qui auraient besoin d’un tel ou tel autre savoir.

On a vu, pour la réforme de l’Enseignement supérieur et universitaire, des gens qui, pour des raisons peut-être politiques, ont créé, par exemple, des problèmes à l’Université pédagogique nationale (UPN). Parce que ces filières qu’on voulait fermer ne répondaient à aucun besoin de la société. Il faut se demander si, aujourd’hui, l’Université a besoin de former les professeurs. Qu’à cela ne tienne. Mais que doit faire le professeur si on ne lui demande rien …

Ne fût-ce qu’apporter votre contribution en publiant une analyse sur le travail, par exemple, de la Banque mondiale et du Fonds monétaire qui rendent un mauvais service à notre pays ?

Je ne le dirais pas comme ça.

Tous sont complices. La BM demande maintenant des analyses aux mêmes professeurs, une façon de les corrompre, et il n’y a rien sur le terrain ?


Il ne faut pas parler comme ça de la Banque mondiale. Les institutions de Bretton Woods, tout comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC), aujourd’hui, sont des bureaux qui produisent l’intelligence économique. Il faut savoir capter cela. Les Nations unies ont conçu, par exemple, le concept « Objectifs du millénaire et du développement ». Il appartient à chaque pays membre de l’ONU de savoir concrètement comment réduire la pauvreté. Et lorsque la Banque ne cesse de vous dire qu’il faut réduire la pauvreté, elle ne s’attend pas à ce que vous lui dites : « Elaborez-nous un programme pour réduire la pauvreté. Donnez-nous pour cela l’argent ». C’est comme nous le faisons maintenant. C’est nous qui sommes paresseux.

Je vous ai entendu parler du roi du Maroc. Mais la différence entre le Maroc et la RDC ainsi que les autres pays est que les Marocains ont compris cela. Et la communauté internationale n’est pas qu’un endroit où l’on ourdit des complots. Cependant, il y a le savoir, l’intelligence que l’on peut …

Mais quand vous êtes en face des Marocains, vous vous trouvez devant des gens solides. Ce n’est pas le cas chez nous. Dès que vous parlez, on vous donne l’argent. Et demain matin, vous changez de discours. On n’a pas d’hommes dans ce pays ?

Les hommes, il y en a. Ne dites pas qu’il y en n’a pas. Le débat que nous faisons vous prouve qu’il y a des hommes. Le problème est lorsque les gens prennent le pouvoir, comme c’est généralement avec les armes et l’appui des étrangers, ils se mettent, eux-mêmes, en esclavage, à l’asservissement. Ce ne sont pas les étrangers qui font de nous leurs esclaves. Ils exploitent notre servilité. C’est nous-mêmes qui nous constituons en esclaves.

Raison pour laquelle il faut faire référence à Lumumba pour libérer l’imaginaire créatif des Congolais ?

Exactement. Aujourd’hui, nous voyons que tout le monde a besoin de nos ressources. Mais nous sommes divisés entre nous. Nous cherchons toujours à écarter les autres pour traiter seuls avec l’Etranger pour nous enrichir seuls. Ce n’est pas la faute à l’Etranger. Quand celui-ci voit que le beurre a déjà fondu, vous n’allez pas lui demander de ne pas en prendre. Nous n’avons pas, en fait, une stratégie de la collectivisation de notre destin. Nous n’avons pas le sens d’une communauté. Nous n’avons pas d’idéal communautaire et nous n’avons pas de réflexe de gestion de vivre ensemble. Peut-être, c’est pour cela que les Belges nous manquent du respect parce qu’ils sont convaincus que, sans leur présence, nous ne pouvons pas former un pays. C’est le plus grand défi que nous devons relever aujourd’hui. Il n’y a pas que les professeurs pour le faire. On ne peut pas briguer un poste de responsabilité, par exemple président de la République, président de l’Assemblée nationale, premier ministre, sans être fédérateur des ambitions, des élans de supériorité.

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