jeudi 3 mars 2011

Pour qui sont ces sapeurs qui dansent sur vos tombes?


Où l’on apprend qu’il faut se fier aux apparences

Capture d’écran 2011-03-03 à 11.55.53Bienvenue dans un monde où l’habit fait l’homme, où la griffe fait la force, où la démarche fait le reste. Bienvenue parmi les sapeurs. Ici, l’élégance est un jeu que l’on prend très au sérieux, comme une revanche. Chaussures en croco, vestons ajustés et chemises de couturiers ne sont pas l’apanage des politiciens et des hommes d’affaires. Les jeunes Kinois des quartiers populaires déploient toute leur ingéniosité et leur temps à le prouver. Dénicher et porter le vêtement de luxe avec goût demande un certain savoir-faire quand «vous n’avez pas les moyens». Plus que l’argent, les «allures», le bagou et l’art de trouver «ce qui te colle au corps» font l’aristocrate de la rue, comme le rappelle (dans la vidéo ci-dessous) un sapeur brazzavillois quinquagénaire. Il soulève là toute l’ambigüité de la « philosophie » (sic) des sapeurs, la différence entre chic et cher semblant moins évidente aux Kinois, très attentifs au prix des vêtements.
Le mouvement de la Sape (Société des ambianceurs et des personnes élégantes) est né à Brazzaville dans les années 1980. Mais il a vite traversé le fleuve Congo, soutenu par l’amour idolâtre que le chanteur Papa Wemba portait à ses tenues de concert. Dans tout Kinshasa, des jeunes s’adonnent alors à leur amour du vêtement avec passion. Au point qu’on parle rapidement de religion «Kitendi» (« linge », « tissu » en lingala), avec ses papes, dont Stervos Niarcos (de son vrai nom Adrien Mumbele), son pèlerinage, vers Paris et l’Europe, ses adeptes, organisés en bandes et par commune, et ses enfants de chœur, les porte-sacs.
Le sapeur papa Griffes, «cocobar de la sape» autoproclamé, organisait ce 11 février à Kinshasa une hyperbolique «journée mondiale de la sape» au cimetière de la Gombe pour commémorer la mort du sapeur dont il fut le porte-sac, Stervos Niarcos, disparu en 1994. Battles  et «bagarres à boule» ont ouvert la journée sous forme de joutes verbales: les jeunes hommes (seule une femme était présente) défirent leur valise pour exhiber l’étendue de leur garde-robe tout en tentant de désarçonner leurs adversaires par diverses insultes, destinées à les «renvoyer à leur brousse». Drapés de leur arrogance truculente, les sapeurs ont ensuite défilé sur un tapis rouge qui menait droit au cimetière. A en croire le mot d’ordre du jour, «les sapeurs sont des intellectuels et des philosophes», cette scénographie faisait sens. La flambe étincelle et se fiche du temps.
Où l’on apprend ce qu’il ne faut pas faire avec une caméra
Faire ses premières images au débotté, jetée dans un événement dont on ne sait rien.
Partager un enregistreur avec son collaborateur, le perdre dans la foule et faire des interviews en prise de son directe au milieu d’une horde hurleuse.
Se dire qu’on fera l’interview d’untel plus tard quand les autres journalistes en auront fini.
Faire confiance à une balance des blancs automatique.
Travailler en duo avec quelqu’un à qui vous ne pouvez pas demander de sortir du champ,  parce qu’il est payé et pas vous.
Céder à son collaborateur qui veut manger un truc vite fait avant de se rendre à la suite de l’événement le soir «parce qu’au Congo tout commence toujours en retard». Il  y a toujours des exceptions.
Croire qu’on montera ça vite fait entre deux autres boulots.
Croire qu’on peut envoyer des vidéos du Congo sans souci.
Où l’on apprend comment faire avec ce qu’on a
En jouant des coudes et de sa main libre, on peut poursuivre une image qu’on veut vraiment sans avoir un dos comme clap.
Avec des numéros de téléphone, de la courtoisie et de la persuasion, on peut convaincre que journaliste ne signifie pas «voleur d’infos qui se fait son beurre tranquille», et refaire des interviews, prendre plus de temps et passer une excellente après-midi avec des types très ouverts.
Avec de la sagesse, on se dit que c’est plutôt une chance d’avoir fait toutes ces erreurs dès le départ sur un sujet aussi léger, sans avoir eu les tracasseries d’autorisation de filmer, de backchiche et autres difficultés qui pointent leur nez maintenant.
Et voici le résultat de tout ça, en images:


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