mercredi 20 juillet 2011

RDC: Véritables armée et police nationales. Oui, mais comment ?

 

En vivant et en restant à l’écoute des hommes politiques congolais, il est fréquent de les entendre marteler leur volonté d’instaurer une « véritable démocratie » ou un Etat de droit dans leur pays, en lieu et place de la démocratie de façade qui y a élu domicile depuis les élections générales et présidentielles de 2006. S’adressant à « pas moins d’un millier de Congolais » de Belgique et d’ailleurs en Europe le 9 juillet dernier dans l’auditoire Emile Janson de l’Université Libre de Bruxelles, le candidat Tshisekedi wa Mulumba n’a pas dérogé à la règle générale. « Pour lui, écrit Baudouin Amba Wetshi, à force de considérer la détention d’une parcelle du pouvoir comme un droit personnel et non comme un service à rendre à la collectivité, les Congolais ont, depuis 50 ans, contribué à la régression de leur pays ». Aussi l’orateur a-t-il proposé à son peuple « de rattraper ce retard en dix ans » ; ce qui laisserait entendre qu’il a un plan détaillé à ce sujet. Traçant ses priorités, Tshisekedi a noté avec raison que la sécurité nationale venait en tête avec la « création » d’une « véritable armée nationale » ainsi que d’une « véritable police nationale ».

Tout homme politique, même le plus médiocre, est capable de faire une telle déclaration. A quelques mois de l’élection présidentielle, nous estimons qu’il aurait été plus utile pour les Congolais d’apprendre comment Tshisekedi comptait créer de véritables armée et police nationales. Une telle réponse devrait figurer dans le programme de son parti afin d’être partagée ou rejetée par les Congolais ou les autres formations politiques. Elle devrait guider l’action du candidat une fois devenu chef d’Etat. Elle devrait servir de repère pour le peuple dans son jugement de l’action du nouveau pouvoir. On notera qu’en l’absence d’une réponse claire sur un sujet d’une importance aussi capitale pour un Etat devenu le ventre mou ou encore la risée de toute l’Afrique, la bonne volonté affichée par le candidat peut à tout moment se transformer en désenchantement. Et les désenchantements demeurent malheureusement le plus grand dénominateur commun des pouvoirs congolais et africains.

Témoignage sur cette question épineuse

Si la sécurité nationale est la première priorité de Tshisekedi avec la « création » d’une « véritable armée nationale » ainsi que d’une « véritable police nationale », ce qui ne figure pas parmi les cinq chantiers du chef d’Etat actuel et qui démontre clairement son manque de volonté de sortir le Congo du fossé dans lequel les sous-traitants de l’impérialisme anglo-saxonne (le Rwanda et l’Ouganda) l’ont plongé, c’est pour la très bonne raison que l’on peut aisément découvrir à travers le témoignage suivant. Après mes études à l’Université de Lubumbashi dans les années 80, la recherche de l’emploi m’a conduit dans un auditoire de l’Institut Supérieur Pédagogique de la Gombe à Kinshasa au mois de juin 1985. J’y passais un concours d’admission au nouveau corps d’élite que le Président Mobutu voulait créer : la Garde civile. Sa direction était confiée à un homme réputé intègre : Mandungu Bula Nyati. Jamais de ma vie je n’avais été confronté à une épreuve intellectuelle aussi difficile, ce qui démontrait le sérieux avec lequel Mandungu s’acquittait de sa mission. Déjà le simple fait de passer à la télévision nationale et d’y annoncer dans les détails ce qu’il comptait faire et le fait de confier l’organisation du concours aux professeurs d’université annonçaient une ère nouvelle dans le système sécuritaire du pays ; une grande avant première qui était aux antipodes des pratiques du régime Mobutu.

L’annonce des résultats rencontra les attentes des candidats, car tout semblait avoir été fait dans les règles. Parmi les candidats détenteurs d’un diplôme de licence, nous étions moins d’une vingtaine à réussir. On se voyait déjà terminant notre formation en Allemagne de l’Ouest et retournant au pays aux commandes de ce corps d’élite qui devait être la crème du système sécuritaire du pays. Alors que nous attendions les prochaines étapes du recrutement, un de mes anciens professeurs américains, marié à une femme de la Région de l’Equateur, me demanda de cesser de rêver, car rien de neuf ne sortirait de la Garde civile. En effet, pendant que nous nous frottions les mains à Kinshasa, des individus originaires de la Région de l’Equateur qui n’avaient pas participé au recrutement se trouvaient déjà en Allemagne de l’Ouest. Info ou intox ? La mort dans l’âme, je décidais de laisser partir en fumée mes rêves de puissance et d’excellence, tout en suivant attentivement l’évolution d’un ami médecin vétérinaire formé à l’Université de Lubumbashi. Après leur formation à Maluku, il se réveilla un beau matin en voyant les uniformes de certains de ses collègues ornées de galons qu’ils avaient reçus en secret pendant la nuit. Les gradés étaient majoritairement de la Région de l’Equateur.

Identification du virus

Les maux dont souffrent l’armée et la police nationales congolaises sont bien connus : népotisme, favoritisme d’origine tribale, ethnique ou régionale, et clientélisme. A cela s’ajoutent les détournements des salaires des soldats et policiers. Résultat, l’esprit de carrière et la discipline n’existent plus au sein du système sécuritaire du pays. Qu’on se souvienne ici du mémorandum du Ministère des Affaires Etrangères lors des consultations populaires initiées par le Président Mobutu le 14 janvier 1990. Un favoritisme outrancier en faveur des natifs de son ethnie et de sa région avait été dévoilé et dénoncé. Quand le chef d’un service de sécurité n’était pas de l’ethnie Ngbandi ou de la Région de l’Equateur, son adjoint, véritable patron, l’était forcément. Qu’est-ce qui a changé depuis lors ? Si on laisse la parole à l’actuelle police nationale, elle nous apprendra que ce n’est pas par hasard que son patron, John Numbi, et l’adjoint de celui-ci, Charles Bisengimana, sont Katangais et Tutsi. Ce sont là les deux identités (officielle et réelle) de l’actuel chef d’Etat.

Le fléau décrit ci-dessus, il faut le souligner, n’est pas l’apanage du Congo. Il s’agit d’un mal qui ronge tous les Etats africains à des degrés divers. Dans le Togo d’Eyadema, par exemple, un Etat dont la situation renvoie à celle des autres pays du golfe du Bénin, marqués par un clivage Nord-Sud très prononcé, avant que n’intervienne la lame de fond qui a poussé les régimes autocratiques africains à la « démocratisation », ce petit pays comptait 13.000 hommes de troupe dont 10.000 originaires du Nord. Sur un total de 300 officiers, on en comptait 50 pour le Sud et 250 pour le Nord dont 200 Kabyés (l’ethnie du chef de l’Etat). Et parmi ces Kabyés, ce sont avant tout les ressortissants de Pya (localité de naissance d’Eyadema) qui jouaient le premier rôle dans ce qu’il convenait d’appeler à juste titre une « armée des cousins » (Toulabor, C. M., « La bataille finale du Général Eyadema », in Le Monde Diplomatique, mars 1993).

Comment éradiquer le fléau ?

Pour une question aussi essentielle qu’existentielle, une priorité des priorités, un candidat à l’élection présidentielle ne doit pas se contenter d’afficher sa volonté réformatrice. Il doit clairement expliquer comment il compte s’y prendre. Ceci est d’autant plus important que les systèmes démocratiques en vigueur dans les pays africains se sont avérés incapables d’éradiquer ce fléau. Et pour cause! Imaginons un instant Tshisekedi dans la peau de président de la république à la suite de prochaines élections, ce que l’immense majorité de Congolais devrait souhaiter vivement. Il y aurait un court et un long terme dans sa volonté de doter la nation de « véritables » armée et police nationales. Généralement, le long terme ne voit jamais le jour à cause des dangers inhérents au court terme. En effet, une fois devenu président, les institutions dites démocratiques du pays laisseraient les mains libres à Tshisekedi dans la nomination aux postes de commandement de ces deux pilliers du pouvoir par excellence. Quelque soit la compétence de ceux qui seraient ainsi nommés, ils ne resteraient pas moins liés au nouveau chef d’Etat par une relation clientéliste. Et quant le clientélisme s’installe dans les rouages de l’Etat dès le départ d’un nouveau gouvernement, il y a très peu de chance que la réforme voit le jour ou qu’elle arrive à son terme.

Pour éviter ce travers généralisé à l’échelle continentale, tout candidat à l’élection présidentielle devrait clairement expliquer sur base de quels critères objectifs il procéderait aux nominations afin d’éviter tout favoritisme et clientélisme politiques. Sa stratégie devrait se retrouver sur la table des négociations avec les formations politiques qui souhaiteraient soutenir sa candidature. C’est seulement de cette manière qu’on pourrait donner sa chance au long terme, qui résulterait des états généraux de ces corps constitués de l’Etat afin qu’ils soient enfin indépendants et neutres avec des critères d’ascension bien déterminés. Il va sans dire que même les grandes lignes de la réforme finale devraient être déjà clairement exposées dans le programme du parti.

Conclusion

Que les masses populaires acclament les politiciens à chacune de leurs apparitions en public, cela se comprend. Par essence, une masse ne réfléchit pas. Mais que les élites intellectuelles et politiques en fassent de même, il y a de quoi douter de notre capacité à nous assumer pleinement et à soigner ce grand malade qu’est notre pays. On veut construire des démocraties comme en Occident. Mais on exècre la tache ingrate de la réflexion qui fait pourtant la force de tout parti politique en Occident. Pourtant, chaque parti congolais ou africain compte en son sein de nombreux intellectuels. Quels rôles y jouent-ils ? Pourquoi des partis politiques ayant de longues années d’existence à l’instar de l’UDPS n’apportent-ils pas des réponses claires et écrites aux grandes questions ou priorités nationales qu’ils soulignent pourtant facilement ?

Il est temps que de tels intellectuels naissent et se manifestent pour orienter l’action des partis politiques pour que nous ne soyons pas d’éternels consommateurs des pensées et stratégies politiques venues d’ailleurs. A l’approche des élections, chaque parti politique devrait mettre en avant un programme écrit sur toutes les questions brulantes de l’heure et chacune des sorties publiques de ses leaders devrait être soutenue par la distribution des réponses écrites sur ces questions. Dans le cas contraire, le parti naviguerait à vue une fois arrivé au pouvoir, avec tous les dangers qu’une telle navigation suppose.
Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
© Congoindépendant 2003-2011

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