samedi 21 avril 2012

Guinée Bissau: les secrets de la crise

Comment comprendre un pays qui a connu depuis son indépendance pas moins de six coups d’Etat.

Q.G de l'armée à Bissau, le 19 mars 2012. REUTERS/Joe Penney

1 Le politique et le militaire, les deux faces d’une même pièce

La Guinée Bissau, c’est avant tout l’histoire d’un parti politico-militaire, le PAIGC (Parti Africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap Vert) et de sa lutte de libération contre le colonisateur portugais.

Une lutte qui abouti en 1974 à la libération nationale. Le PAIGC est alors le creuset où se recrutent les membres de la nouvelle administration. L’osmose est telle entre le nouvel Etat et le parti combattant que le PAIGC a longtemps considéré la sphère politique comme sa chose et a - en quelque sorte - inféodé l’Etat.

Ce parti omnipotent qui s’installe à la tête de la Guinée Bissau indépendante comporte deux ailes : une aile politique emmenée par Luis Cabral - devenu président - et une aile militaire emmenée par le célébrissime commandant en chef des forces combattantes, Joao Bernardo Viera, dit « Nino », le premier ministre.

Le coup d’état de 1980 qui renverse Cabral au profit de Viera est la victoire de l’aile militaire du PAIGC sur l’aile politique. Depuis, cette dialectique politico militaire au sein du parti n’a cessé de perdurer. 

Elle s’est même étendue à la formation de l’opposition issue du PAIGC, à savoir le PRS de Kumba Yalla qui est lui aussi devenu un parti entretenant des rapports très proches avec une partie de l’armée, notamment celle d’origine balante.

2 L’ethnie Balante en quête de pouvoir


Les clivages ethniques en Guinée Bissau sont extrêmement vivaces et expliquent en grande partie la situation actuelle. En 1985, alors que Nino Viera a déjà essuyé une première tentative de putsch, un groupe de militaires emmenés par un officier balante Tagme Na Way, tente de soulever l’armée contre le président.

Viera connaît bien Tagme Na Way qui fut l’un de ses proches collaborateurs et ne lui pardonne pas cette tentative de putsch. Tagme Na Way est arrêté et subit de graves sévices, dont une castration partielle ce qui en dit long sur le degré de violence souterrain au sein de l’appareil militaire.

Tagme Na Way est d’ethnie balante et Nino Viera décidé de nettoyer l’armée de ses éléments balantes les plus visibles. Ceux-ci prendront leur revanche après le soulèvement de 1998 qui voit Ansuman Mané contester le pouvoir de Nino Viéra.

La guerre civile et la transition qui suivent, permettent aux balantes de revenir en force au sein de l’armée. Ansuman Mané est assassiné et les balantes contrôlent les troupes. 

Pendant ce temps, Kumba Yalla qui représente déjà l’aile politique de l’ethnie balante a quitté le PAIGC et fondé le PRN, puis le PRS le Parti de la rénovation sociale.

En 2000, alors que l’élection présidentielle se précise, le pouvoir balante s’étend de l’armée à la sphère politique puisque Kumba Yala est élu président. Pour la première fois dans l’histoire de la Guinée Bissau, une ethnie contrôle l’ensemble de la sphère du pouvoir. 


3 Les métis se considèrent comme les gardiens du temple

L’attitude revancharde des balantes est en partie le résultat du mépris dans lequel les élites métissées de la Guinée Bissau ont tenu certains groupes ethniques durant des décennies.

Le clivage entre Noirs et Métis établi durant la colonisation portugaise perdure à l’indépendance. Alors que la Guinée Bissau et le Cap Vert partagent encore la même structure politique, les élites dirigeantes à Bissau sont d’origine capverdiennes et donc, pour l’immense majorité, métissées. 

Cette ségrégation est institutionnalisée par la constitution du 7 novembre 1980 qui prévoit que seuls les Capverdiens nés de parents capverdiens pourront être élus au sein des instances du parti et de l’Etat, alors communs aux deux pays. 

Les Noirs bissau-guinéens ne peuvent l’accepter et l’armée pousse le Premier ministre Nino Viera à renverser Luis Cabral.

Cette époque a laissé des traces dans les esprits et l’élite métissée de Guinée Bissau, représentée entre autres par la famille Gomes, n’a jamais renoncé à retrouver le contrôle du pays.

Cette toile de fond permet de comprendre que l’arrestation de Carlos Gomes et de Raimundo Pereira n’est au fond rien d’autre qu’une lutte de pouvoir entre les Balantes et les Métisses. 

Les premiers refusant aux seconds la possibilité d’accéder à la présidence.

4 Réseaux balantes contre réseau PAIGC

Au début des années deux mille, les balantes règnent sur l’armée et sont représentés dans la sphère politique par le PRS. Le PAIGC regroupe quant à lui les autres groupes ethniques ainsi que les métis.

La lutte politique a donc depuis toujours un prolongement militaire évident et la classe politique n’imagine pas un seul instant de se passer de l’influence militaire dans sa lutte pour le pouvoir.

Mais Carlos Gomes Junior qui entreprend une longue conquête du pouvoir sait qu’il dispose de peu de relais au sein de l’armée. Il va donc tenter de la neutraliser. 

Redevenu Premier ministre en 2009, il s’appuie sur la CEDEAO et l’Angola pour tenter d’imposer une force militaire chargée de contrôler l’armée.

L’Etat-major résiste mais fini par accepter la présence d’un contingent angolais estimé à deux cent hommes. Parallèlement, Carlos Gomes annoncer une vaste restructuration des forces armées.

A la mort du président Malam Bacaï Sanha, les militaires sentent le danger approcher. Carlos Gomes, surnommé Cadogo, dispose d’une police à sa botte, la PIR, et d’une force angolaise d’appoint.

Les balantes, travaillés au corps par l’aile politique, et surtout par Kumba Yalla, craignent de perdre leur dernier bastion d’influence. Ils finissent donc par arrêter Cadogo avant le second tour de l’élection présidentielle qui aurait vraisemblablement consacré sa victoire totale.
5 Le meurtre comme arme politique

Le 2 mars 2009 Nino Viéra, redevenu président depuis 2005, est assassiné quelques heures après un attentat qui a coûté la vie à son vieil ennemi, le chef d’état-major général, Tagmé Na Way.

Celui-ci avait coutume de dire « si l’on m’assassine le matin, Nino mourra le soir ». C’est en gros ce qui s’est produit mais rien ne prouve que Nino Viéra soit impliqué dans l’attentat qui a coûté la vie à son chef d’état-major.

Il n’y avait aucun intérêt et savait parfaitement mesurer le risque d’une telle opération. Quelques mois plus tard, en juin, les députés Baciro Dabo et Elder Proenca, ennemis déclaré du Premier ministre, sont eux aussi assassinés.

Les quatre morts avaient un point commun, ils s’opposaient à l’ascension politique de Carlos Gomes junior. Leur disparition est une aubaine pour ce dernier. 

Rien ne prouve que Carlos Gomes soit derrière ces assassinats mais une chose est frappante: en trois ans aucune enquête sérieuse n’a permis d’élucider ces meurtres et personne n’a été inquiété par la justice.

Dans le système, les crises se dénouent à coup de fusil. Et à force d’instrumentaliser la violence au sein de l’appareil politico militaire, les dirigeants bissau-guinéens ont engendré un monstre qui dévore peu à peu ses enfants.

Alex NDIAYE
SlateAfrique

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