L'Egypte et le spectre de la décennie noire algérienne
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Partisans de Mohamed Morsi, Le Caire, 3 juillet 2013 / Reuters
Avec la destitution de Morsi, une radicalisation du mouvement des Frères musulmans n'est pas à exclure.
L'armée égyptienne affirme avoir placé Mohamed Morsi en
détention préventive. D'après le journal al-Ahram, la police égyptienne
a ordonné l’arrestation de 300 membres des Frères musulmans, le
mouvement dont est issu le désormais ex-président.
Faut-il y voir une volonté de prévenir et éviter des affrontements
entre pro et anti-Morsi? Ou la marque d’une vengeance politique de
l’armée?
Le risque d’embrasement est réel: le président n’a pas dit qu’il acceptait sa défaite
et des affrontements entre partisans du président Morsi et forces de
l’ordre ont éclaté au nord du pays, notamment à Alexandrie et Marsa
Matrouh.
Certains craignent que les Frères musulmans ne cèdent pas et
que cela finisse par plonger le pays dans une grande instabilité, comme
ce fut le cas en Algérie.
Le précédent algérien
Pendant une interminable décennie,
le bras armé du Front islamique du Salut (FIS, aujourd’hui dissous)
s’était opposé au gouvernement algérien. L’Armée islamique du Salut
s’était formée à la suite de l’interruption du processus électoral
législatif de 1991. Comme les Frères musulmans en Egypte, le FIS bénéficiait de la légitimité des urnes.
Le 26 décembre 1991, au premier tour des premières élections
législatives pluralistes qu’a connu l’Algérie depuis l’indépendance, le
Front islamique du Salut rafle 188 sièges, soit 47,4% des voix. Quelques
jours plus tard, le scrutin est annulé. Aussitôt, des massacres et des
attentats ensanglantent le pays.
«Le risque de scénario à l'algérienne est réel en Egypte, assure Tewfik Aklimendos, chercheur au Collège de France et spécialiste de l’armée égyptienne. On
ne peut pas écarter l’hypothèse d’une radicalisation des Frères ou
l’instrumentalisation d’un groupe tiers pour semer le trouble dans le
pays.»
Cependant, tout dépendra de la stratégie des Frères musulmans dans
les jours qui viennent, et de l’attitude de l’armée à son égard. Les Frères musulmans
ne peuvent plus être marginalisés, comme au temps d’Hosni Moubarak.
La
question qui demeure: les Frères et l’armée sont-ils prêt à jouer le jeu
de la politique?
Chasse aux sorcières
Il n’est pas certain que l’armée égyptienne prône l’ouverture, même
si celle-ci a été acclamée par des millions de manifestants dans les
rues du Caire. Si certains exultent de voir partir un régime dont il
redoutait les penchants théocratiques et autoritaires, d’autres
s’inquiètent de voir l’armée confisquer une seconde fois la révolution.
Face à une opposition bariolée, sans figure de proue à sa tête,
l’armée est la seule institution capable de donner le tempo.
Les
Égyptiens impulsent, l’armée achève. Ils n’ont pas oublié la transition
chaotique du Conseil suprême des forces armées (CSFA) de février 2011 à
juin 2012: test de virginité, répression meurtrière, tribunaux
militaires, tortures…
A cette époque, des manifestants réclamaient la chute de
l’institution militaire aux commandes du pays. Un an plus tard, un
sondage montre que 82% des Égyptiens souhaitent le retour de l’armée
pour barrer la route aux Frères musulmans.
«L’armée a renouvelé son personnel après la mise à la retraite
de l’ancien chef du CSFA et ex-ministre de la Défense, le maréchal Mohamed Hussein Tantaoui.
C’était la seule institution à pouvoir répondre à la volonté des
millions d’Égyptiens descendus dans la rue pour demander la démission de
Mohamed Morsi. Je crois que l’armée a tiré les leçons de ses erreurs
passées», précise Tewfik Aklimendos.
De son côté, le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a estimé
«préoccupante» l’intervention de l’armée pour renverser le président
égyptien.
L’Union européenne a appelé de son côté toutes les parties en
Egypte à «retourner rapidement au processus démocratique», notamment par la tenue de nouvelle élection présidentielle.
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