Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
Le chapitre cinq du rapport du projet mapping concernant les violations les plus graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises entre mars 1993 et juin 2003 sur le territoire congolais donne la qualification juridique des actes de violences. On peut y lire qu’il y a eu massacre des Tutsi ; ce qui serait un crime contre l’humanité. Mais quand on remonte à l’origine des informations sur ce massacre que certains ont même qualifié de génocide, on constate aisément que les rédacteurs du rapport ont succombé à la propagande occidentale dans sa guerre déclenchée le 2 août 1998 afin de déboulonner le président Laurent-Désiré Kabila.
«En temps de guerre», disait l’homme d’Etat britannique Winston Churchill, «la vérité est si précieuse qu’elle devrait être préservée par un rempart de mensonges». Cela signifie qu’en temps de guerre, la propagande remplace l’information. Et ce fut justement le cas lors de la guerre occidentale contre le Congo sous la sous-traitance des Tutsi au pouvoir au Rwanda et leurs supplétifs vivant au Congo. En effet, aussitôt la guerre déclenchée, les médias occidentaux mirent en branle l’un des principes majeurs de la propagande de guerre, à savoir la diabolisation du président Laurent-Désiré Kabila qui se joua en deux temps. Dans un premier temps, les éditorialistes du «monde libre» lui inventèrent un passé de criminel notoire que souligne, par exemple, Thomas Sotinel : «Kabila avait laissé les troupes rwandaises pénétrer très loin à l’intérieur du pays afin qu’elles puissent massacrer les milices Interhamwe et les réfugiés hutu qu’elles avaient pris en otage» (Le Monde, 16-17 août 1998). Stephen Smith révélait l’étendue et l’objectif de ce génocide : «Au cours de la marche victorieuse sur Kinshasa, Kabila a permis aux soldats tutsi de massacrer près de 200.000 réfugiés hutu. C’était un gage de sang» (Libération, 28 août 1998).
Il était erroné de soutenir, comme l’avait fait également Pierre Rousselin, que
«Kabila était le fer de lance d’une offensive militaire soutenue par des régimes limitrophes excédés par le harcèlement des milices hutu agissant depuis leurs bases au Kivu» (Le Figaro, 7 août 1998). Général sans troupe devenu porte-parole puis président de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre (AFDL), Kabila avait surgi des oubliettes de l’histoire après que Kagamé eût lancé son armée à l’assaut des camps des réfugiés hutu rwandais au Congo. Seule sa longue expérience de maquisard lui avait permis de s’imposer au point de devenir le successeur de Mobutu et de s’émanciper plus tard de la tutelle encombrante de Kigali. Kabila n’avait ni l’autorité ni les moyens de permettre ou d’empêcher les massacres qu’on lui attribuait. Le régime Kagamé en était l’unique responsable. A la rigueur, Kabila aurait pu être accusé de s’être associé à des criminels installés paisiblement à Kigali et courtisés par les chancelleries occidentales.
Dans un deuxième temps, le rappel des massacres que Kabila n’avait nullement commis en 1996/97 aidant, les medias occidentaux embrayèrent sur un autre mensonge, celui du génocide des Tutsi du Congo préparé et mis en exécution sur ordre du même Kabila en 1998. A peine deux jours après le déclenchement des hostilités, le Belge Gérald Papy titrait : «Les Banyamulenge ou le spectre de l’extermination». Pour ce journaliste, il ne faisait l’ombre d’aucun doute que «les nouveaux troubles que connaissait le Kivu apparaissaient comme une réplique au séisme génocidaire qu’avait connu le Rwanda en 1994» ( La Libre Belgique , 4 août 1998). Sa consœur Marie-France Cros avait une explication pour le moins curieuse. Les Tutsi congolais étaient «persuadés que le renvoi des soldats rwandais par le président Kabila allait donner le signal de leur extermination» (La Libre Belgique , 31 août 1998). L’idée de l’extermination des Tutsi fut subtilement véhiculée par d’autres journalistes. On pouvait découvrir sous la plume de Philippe Berkenbaum : «Kalinigondo, un Tutsi en danger de mort» (Le Soir, 14 août 1998). Elle était en filigrane dans cette fausse interrogation : «Kabila a-t-il donné l’ordre de tuer 20.000 Tutsi ?» (Le Courrier de l’Escaut, 20 août 1998). Elle était alimentée par des histoires du genre de celle d’une certaine Goretti Mukunde, une Tutsi qui aurait perdu tous les membres de sa famille lors des massacres successifs du Rwanda indépendant, et à qui il ne resterait plus qu’un oncle et quelques lointains cousins, installés... au Congo et qui seraient «en danger de mort - s’ils n’étaient pas déjà assassinés » (Le Soir, 14 août 1998).
Des espaces considérables furent réservés à des ragots sans le moindre commencement de preuve : «Pour le général Kagamé», écrivait Laurent Bijard, le renvoi des soldats rwandais, qu’il présentait à tort comme une éviction, «ne pouvait qu’annoncer une menace pour la minorité banyamulenge congolaise» (Le Nouvel Observateur, 3-9 septembre 1998). Stephen Smith informait les lecteurs que «le Rwanda accusait le président Kabila d’un projet génocidaire pour exterminer tous ceux qu’il tenait pour des Tutsi» (Libération, 28 août 1998). On pouvait encore lire : «Kabila prépare un génocide comme celui au Rwanda en 1994, a déclaré le chef de la diplomatie rwandaise, Anastase Gasana» (Libération, 17 septembre 1998). Et le diplomate de poursuivre alors que l’armée rwandaise était déjà engagée aux combats : «Si Kabila persiste dans son initiative de décimer tous ceux qu’il qualifie de Tutsi, de Rwandais, nous allons intervenir» (Le Courrier de l’Escaut, 23-24 août 1998).
Le mensonge sur l’extermination des Tutsi atteindra son paroxysme lors de la résistance patriotique des Kinois aux envahisseurs tutsi. Et la palme du plus grand menteur revenait sans doute au journaliste français Stephen Smith. Laissons le expliquer «comment Kabila s’était fait chasseur de Tutsi», selon ses propres termes, car il s’était appesanti sur le drame des Tutsi, qu’il décrivait dans le moindre détail. Voici son témoignage : «Selon des habitants joints par téléphone, des listes noires désignant des ennemis à abattre auraient été mises en circulation» (Libération, 8-9 août 1998) ; «le tout Kinshasa traque l’ennemi intérieur» ; «la chasse aux Tutsi a pris l’ampleur d’un pogrom» ; «même les bébés» sont jetés en prison ; dans les cachots du camp militaire Kokolo, devenus des «ergastules à peine aérés, où s’entassent près de cent cinquante hommes nus» qui «ne reçoivent ni à boire ni à manger», les Tutsi sont «déchiquetés, leurs os fracassés, ils y mourront vidés de leur sang, au terme d’affreuses souffrances» (Libération, 27 août 1998). Stephen Smith semblait être présent sur tous les fronts de l’angoisse et des massacres des Tutsi. Par exemple à l’Université de Kinshasa, «où un homme en slip est sorti des égouts pour quémander de l’eau potable, des militaires ont débarqué pour mitrailler à l’aveuglette les canalisations et pour les enfumer en y brûlant des pneus. A la périphérie de Kinshasa, des Tutsi se cachant dans des champs ont été aperçus par des religieux» (Libération, 27 août 1998).
Rien de tout cela ne relevait de l’information. Il s’agissait des élucubrations d’un homme incapable de digérer la défaite des envahisseurs, une défaite qu’il ressentait comme sienne. Après tout, les Tutsi de Kagamé ne sous-traitaient-ils pas une guerre décidée par l’Occident ? Stephen Smith laissait courir la rumeur sous le masque de l’information, tout en administrant lui-même la preuve de son imagination fertile. Son récit devenait particulièrement invraisemblable quand, pour mieux susciter la compassion des lecteurs, il accordait la parole à une femme tutsi de mère burundaise et de père congolais arrivée à Kinshasa pour rendre visite à un cousin germain, un homme d’affaire. «Dans la nuit du 12 au 13 août, disait-elle, trois des cinq cachots, où étaient alors détenus plus de sept cents personnes dites de morphologie tutsi, avaient été vidés. Nous avons dû regarder comment on tuait à la machette les autres prisonniers. Seuls les fuyards avaient eu le privilège d’être abattus par balles». Et le journaliste de conclure : « Les autres furent achevés, chargés sur des camions et jetés dans le fleuve. En guise d’avertissement, leurs cadavres étaient envoyés aux rebelles en aval », dans le Bas-Congo (Libération, 27 août 1998).
Essayons de revenir à la réalité. Pour qui connaît tant soit peu le Congo, on ne peut accorder le moindre crédit à une telle narration. Celle-ci fut produite quand les forces congolaises et alliées prirent le dessus sur les envahisseurs, pilonnés dans le Bas-Congo par l’aviation angolaise et contraints de décrocher de leurs positions les plus proches de la capitale. Pour accéder à Kinshasa afin d’y prendre le pouvoir, les envahisseurs tutsi et leurs collabos suivaient la nationale reliant la capitale au port de Matadi, situé à 500 km. Le fleuve lui-même est situé à plus de 50 km de la route. Bien plus, de Kinshasa à Matadi, il traverse les rapides qui font la puissance exceptionnelle du site d’Inga. Dans ce contexte, on ne peut imaginer un cadavre, jeté dans le fleuve à Kinshasa, traverser intact les puissants rapides du fleuve Congo. Pareil cadavre ne pouvait pas être reconnu sur la route, à plus de 50 km du fleuve, ni être porteur d’un quelconque message à ses frères « rebelles » en aval.
Il est intéressant de constater que le récit de Stephen Smith ressemble étrangement à celui du drame rwandais de 1994. Les listes noires, les tueries par la machette imaginées au camp Kokolo et le privilège d’être abattu par balles sont étroitement associés aux images de cette folie humaine, images ayant fait le tour du monde par la magie de la télévision. Quant aux canalisations enfumées sur le campus de Kinshasa, elles renvoient aux grottes de Kinama au nord-ouest du Rwanda dans lesquelles s’étaient réfugiés des centaines d’Hutu et que les militaires tutsi de l’Armée patriotique rwandaise avaient enfumées et bouchées en 1995. Cet acte criminel avait été mollement dénoncé dans les médias occidentaux, quand l’Occident n’avait pas encore élevé les Tutsi au rang d’ethnie mercenaire.
La dramatisation du sort des Tutsi de Kinshasa à des fins politiques ne serait pas complète sans l’entrée en scène des ambassades occidentales. Celles-ci s’étaient empressées d’accueillir les Tutsi en fuite. On serait tenté de croire que ce geste répondait à des préoccupations d’ordre humanitaire ; ce que semblait soutenir, par exemple, le ministre belge des Affaires étrangères Erik Derycke :
«Ce n’est pas la première fois que notre ambassade à Kinshasa héberge des Congolais, en vertu des règles strictes régissant l’accueil par nos représentations diplomatiques des ressortissants non belges éprouvant des craintes fondées pour leur sécurité » (La Libre Belgique, 8-9 août 1998). En réalité, le geste était intéressé comme l’affirmait en filigrane Floribert Chebeya, le président de «La voix des sans-voix» désormais assassiné par les escadrons de la mort de Joseph Kabila. Répondant à la question de Colette Braeckman sur les «attaques contre certaines ambassades», Floribert Chebeya reconnaissait le fait et nuançait aussitôt son jugement : «Mais nous nous étonnons cependant du fait que les ambassades étrangères ouvrent aujourd’hui leur porte à des Tutsi - ce qui est fort bien -, alors que ces mêmes ambassades, voici quelques semaines ou quelques années, sous Kabila comme sous Mobutu, ont refusé d’accorder asile à des militants des droits de l’homme, à des militants politiques ou syndicaux persécutés. Elles ont déclaré à l’époque que cela les aurait mis en difficulté avec le pouvoir en place !» (Le Soir, 4 septembre 1998). L’humanisme occidental selon l’ex-ministre belge des affaires étrangères ne rime-t-il pas ici avec l’opportunisme ?
Même quand à la demande des intéressés eux-mêmes et des associations humanitaires, le Congo cherchait une terre d’accueil pour 165 Tutsi (congolais et d’ailleurs) réfugiés au Camp Kokolo et auxquels le Comité International de la Croix-Rouge (CICR) avait accès, il y avait toujours un journaliste, quelque part en Occident, prêt à agiter l’épouvantail : «Laurent-Désiré Kabila veut expulser les Tutsi du Congo» (Le Monde, 12 septembre 1998). A force de diaboliser le président congolais, les médias occidentaux avaient fini par se discréditer eux-mêmes comme en témoigne cette dépêche signée par trois agences de presse : «Le Rwanda justifie la présence de ses troupes en RDC par la nécessité de combattre les milices Interhamwe, qui avaient participé au génocide des Tutsi et des Hutu modérés en 1994 au Rwanda et qui ont aidé à installer Kabila au pouvoir (AFP, Reuters, AP)» (Le Monde, 18 août 1999). Kabila porté au pouvoir par les génocidaires hutu !
Kabila n’avait commis ou préparé aucun génocide ou crime contre l’humanité à l’encontre des Tutsi. Les «rebelles» congolais eux-mêmes l’avaient démontré dans leur tentative de manier l’art du mentir-vrai dans lequel les démocraties occidentales excellent. Ils avaient, par exemple, accusé les militaires gouvernementaux d’avoir abattu au moins 400 Tutsi détenus à la prison de Makala, dans la capitale congolaise. «Les corps des victimes», avaient-ils précisé, «flottent dans un affluent du fleuve Congo» (Le Courrier de l’Escaut, 23-24 août 1998). Tout affluent du Congo qui, à Kinshasa, recevrait une telle quantité de cadavres, attirerait aussitôt toute la ville à ses abords. Et le crime serait dénoncé, images à l’appui, non pas par des « rebelles », installés à 2.000 km de là, mais par les associations de défense des droits de l’homme, les envoyés spéciaux des chaînes de télévision occidentales et les diplomates accrédités à Kinshasa.
L’accusation de génocide comme arme de guerre contre le pouvoir d’Etat congolais illustrait l’immoralité des dirigeants rwandais et ougandais, ainsi que le mépris des Occidentaux pour les Africains. Le mot génocide fut utilisé comme une bombe par les agresseurs visibles et invisibles du Congo. Son usage abusif par les médias occidentaux démontrait le peu de place que la vie des Africains occupe dans la conscience collective occidentale. Il ne serait venu à l’idée d’aucun journaliste du « monde libre » de vider ce mot de sa terrifiante substance ailleurs qu’en Afrique, terre par excellence où les élites occidentales donnent libre cours à leurs bas instincts. Il est fort regrettable que les rédacteurs du rapport de l’ONU reprennent une accusation aussi farfelue à leur compte.
NB : Cet article est tiré du livre du même auteur : « La Deuxième Guerre Occidentale Contre le Congo. Offensive des médias et dessous des cartes », Paris, L’Harmattan, 2006, 285 pages.
«En temps de guerre», disait l’homme d’Etat britannique Winston Churchill, «la vérité est si précieuse qu’elle devrait être préservée par un rempart de mensonges». Cela signifie qu’en temps de guerre, la propagande remplace l’information. Et ce fut justement le cas lors de la guerre occidentale contre le Congo sous la sous-traitance des Tutsi au pouvoir au Rwanda et leurs supplétifs vivant au Congo. En effet, aussitôt la guerre déclenchée, les médias occidentaux mirent en branle l’un des principes majeurs de la propagande de guerre, à savoir la diabolisation du président Laurent-Désiré Kabila qui se joua en deux temps. Dans un premier temps, les éditorialistes du «monde libre» lui inventèrent un passé de criminel notoire que souligne, par exemple, Thomas Sotinel : «Kabila avait laissé les troupes rwandaises pénétrer très loin à l’intérieur du pays afin qu’elles puissent massacrer les milices Interhamwe et les réfugiés hutu qu’elles avaient pris en otage» (Le Monde, 16-17 août 1998). Stephen Smith révélait l’étendue et l’objectif de ce génocide : «Au cours de la marche victorieuse sur Kinshasa, Kabila a permis aux soldats tutsi de massacrer près de 200.000 réfugiés hutu. C’était un gage de sang» (Libération, 28 août 1998).
Il était erroné de soutenir, comme l’avait fait également Pierre Rousselin, que
«Kabila était le fer de lance d’une offensive militaire soutenue par des régimes limitrophes excédés par le harcèlement des milices hutu agissant depuis leurs bases au Kivu» (Le Figaro, 7 août 1998). Général sans troupe devenu porte-parole puis président de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre (AFDL), Kabila avait surgi des oubliettes de l’histoire après que Kagamé eût lancé son armée à l’assaut des camps des réfugiés hutu rwandais au Congo. Seule sa longue expérience de maquisard lui avait permis de s’imposer au point de devenir le successeur de Mobutu et de s’émanciper plus tard de la tutelle encombrante de Kigali. Kabila n’avait ni l’autorité ni les moyens de permettre ou d’empêcher les massacres qu’on lui attribuait. Le régime Kagamé en était l’unique responsable. A la rigueur, Kabila aurait pu être accusé de s’être associé à des criminels installés paisiblement à Kigali et courtisés par les chancelleries occidentales.
Dans un deuxième temps, le rappel des massacres que Kabila n’avait nullement commis en 1996/97 aidant, les medias occidentaux embrayèrent sur un autre mensonge, celui du génocide des Tutsi du Congo préparé et mis en exécution sur ordre du même Kabila en 1998. A peine deux jours après le déclenchement des hostilités, le Belge Gérald Papy titrait : «Les Banyamulenge ou le spectre de l’extermination». Pour ce journaliste, il ne faisait l’ombre d’aucun doute que «les nouveaux troubles que connaissait le Kivu apparaissaient comme une réplique au séisme génocidaire qu’avait connu le Rwanda en 1994» ( La Libre Belgique , 4 août 1998). Sa consœur Marie-France Cros avait une explication pour le moins curieuse. Les Tutsi congolais étaient «persuadés que le renvoi des soldats rwandais par le président Kabila allait donner le signal de leur extermination» (La Libre Belgique , 31 août 1998). L’idée de l’extermination des Tutsi fut subtilement véhiculée par d’autres journalistes. On pouvait découvrir sous la plume de Philippe Berkenbaum : «Kalinigondo, un Tutsi en danger de mort» (Le Soir, 14 août 1998). Elle était en filigrane dans cette fausse interrogation : «Kabila a-t-il donné l’ordre de tuer 20.000 Tutsi ?» (Le Courrier de l’Escaut, 20 août 1998). Elle était alimentée par des histoires du genre de celle d’une certaine Goretti Mukunde, une Tutsi qui aurait perdu tous les membres de sa famille lors des massacres successifs du Rwanda indépendant, et à qui il ne resterait plus qu’un oncle et quelques lointains cousins, installés... au Congo et qui seraient «en danger de mort - s’ils n’étaient pas déjà assassinés » (Le Soir, 14 août 1998).
Des espaces considérables furent réservés à des ragots sans le moindre commencement de preuve : «Pour le général Kagamé», écrivait Laurent Bijard, le renvoi des soldats rwandais, qu’il présentait à tort comme une éviction, «ne pouvait qu’annoncer une menace pour la minorité banyamulenge congolaise» (Le Nouvel Observateur, 3-9 septembre 1998). Stephen Smith informait les lecteurs que «le Rwanda accusait le président Kabila d’un projet génocidaire pour exterminer tous ceux qu’il tenait pour des Tutsi» (Libération, 28 août 1998). On pouvait encore lire : «Kabila prépare un génocide comme celui au Rwanda en 1994, a déclaré le chef de la diplomatie rwandaise, Anastase Gasana» (Libération, 17 septembre 1998). Et le diplomate de poursuivre alors que l’armée rwandaise était déjà engagée aux combats : «Si Kabila persiste dans son initiative de décimer tous ceux qu’il qualifie de Tutsi, de Rwandais, nous allons intervenir» (Le Courrier de l’Escaut, 23-24 août 1998).
Le mensonge sur l’extermination des Tutsi atteindra son paroxysme lors de la résistance patriotique des Kinois aux envahisseurs tutsi. Et la palme du plus grand menteur revenait sans doute au journaliste français Stephen Smith. Laissons le expliquer «comment Kabila s’était fait chasseur de Tutsi», selon ses propres termes, car il s’était appesanti sur le drame des Tutsi, qu’il décrivait dans le moindre détail. Voici son témoignage : «Selon des habitants joints par téléphone, des listes noires désignant des ennemis à abattre auraient été mises en circulation» (Libération, 8-9 août 1998) ; «le tout Kinshasa traque l’ennemi intérieur» ; «la chasse aux Tutsi a pris l’ampleur d’un pogrom» ; «même les bébés» sont jetés en prison ; dans les cachots du camp militaire Kokolo, devenus des «ergastules à peine aérés, où s’entassent près de cent cinquante hommes nus» qui «ne reçoivent ni à boire ni à manger», les Tutsi sont «déchiquetés, leurs os fracassés, ils y mourront vidés de leur sang, au terme d’affreuses souffrances» (Libération, 27 août 1998). Stephen Smith semblait être présent sur tous les fronts de l’angoisse et des massacres des Tutsi. Par exemple à l’Université de Kinshasa, «où un homme en slip est sorti des égouts pour quémander de l’eau potable, des militaires ont débarqué pour mitrailler à l’aveuglette les canalisations et pour les enfumer en y brûlant des pneus. A la périphérie de Kinshasa, des Tutsi se cachant dans des champs ont été aperçus par des religieux» (Libération, 27 août 1998).
Rien de tout cela ne relevait de l’information. Il s’agissait des élucubrations d’un homme incapable de digérer la défaite des envahisseurs, une défaite qu’il ressentait comme sienne. Après tout, les Tutsi de Kagamé ne sous-traitaient-ils pas une guerre décidée par l’Occident ? Stephen Smith laissait courir la rumeur sous le masque de l’information, tout en administrant lui-même la preuve de son imagination fertile. Son récit devenait particulièrement invraisemblable quand, pour mieux susciter la compassion des lecteurs, il accordait la parole à une femme tutsi de mère burundaise et de père congolais arrivée à Kinshasa pour rendre visite à un cousin germain, un homme d’affaire. «Dans la nuit du 12 au 13 août, disait-elle, trois des cinq cachots, où étaient alors détenus plus de sept cents personnes dites de morphologie tutsi, avaient été vidés. Nous avons dû regarder comment on tuait à la machette les autres prisonniers. Seuls les fuyards avaient eu le privilège d’être abattus par balles». Et le journaliste de conclure : « Les autres furent achevés, chargés sur des camions et jetés dans le fleuve. En guise d’avertissement, leurs cadavres étaient envoyés aux rebelles en aval », dans le Bas-Congo (Libération, 27 août 1998).
Essayons de revenir à la réalité. Pour qui connaît tant soit peu le Congo, on ne peut accorder le moindre crédit à une telle narration. Celle-ci fut produite quand les forces congolaises et alliées prirent le dessus sur les envahisseurs, pilonnés dans le Bas-Congo par l’aviation angolaise et contraints de décrocher de leurs positions les plus proches de la capitale. Pour accéder à Kinshasa afin d’y prendre le pouvoir, les envahisseurs tutsi et leurs collabos suivaient la nationale reliant la capitale au port de Matadi, situé à 500 km. Le fleuve lui-même est situé à plus de 50 km de la route. Bien plus, de Kinshasa à Matadi, il traverse les rapides qui font la puissance exceptionnelle du site d’Inga. Dans ce contexte, on ne peut imaginer un cadavre, jeté dans le fleuve à Kinshasa, traverser intact les puissants rapides du fleuve Congo. Pareil cadavre ne pouvait pas être reconnu sur la route, à plus de 50 km du fleuve, ni être porteur d’un quelconque message à ses frères « rebelles » en aval.
Il est intéressant de constater que le récit de Stephen Smith ressemble étrangement à celui du drame rwandais de 1994. Les listes noires, les tueries par la machette imaginées au camp Kokolo et le privilège d’être abattu par balles sont étroitement associés aux images de cette folie humaine, images ayant fait le tour du monde par la magie de la télévision. Quant aux canalisations enfumées sur le campus de Kinshasa, elles renvoient aux grottes de Kinama au nord-ouest du Rwanda dans lesquelles s’étaient réfugiés des centaines d’Hutu et que les militaires tutsi de l’Armée patriotique rwandaise avaient enfumées et bouchées en 1995. Cet acte criminel avait été mollement dénoncé dans les médias occidentaux, quand l’Occident n’avait pas encore élevé les Tutsi au rang d’ethnie mercenaire.
La dramatisation du sort des Tutsi de Kinshasa à des fins politiques ne serait pas complète sans l’entrée en scène des ambassades occidentales. Celles-ci s’étaient empressées d’accueillir les Tutsi en fuite. On serait tenté de croire que ce geste répondait à des préoccupations d’ordre humanitaire ; ce que semblait soutenir, par exemple, le ministre belge des Affaires étrangères Erik Derycke :
«Ce n’est pas la première fois que notre ambassade à Kinshasa héberge des Congolais, en vertu des règles strictes régissant l’accueil par nos représentations diplomatiques des ressortissants non belges éprouvant des craintes fondées pour leur sécurité » (La Libre Belgique, 8-9 août 1998). En réalité, le geste était intéressé comme l’affirmait en filigrane Floribert Chebeya, le président de «La voix des sans-voix» désormais assassiné par les escadrons de la mort de Joseph Kabila. Répondant à la question de Colette Braeckman sur les «attaques contre certaines ambassades», Floribert Chebeya reconnaissait le fait et nuançait aussitôt son jugement : «Mais nous nous étonnons cependant du fait que les ambassades étrangères ouvrent aujourd’hui leur porte à des Tutsi - ce qui est fort bien -, alors que ces mêmes ambassades, voici quelques semaines ou quelques années, sous Kabila comme sous Mobutu, ont refusé d’accorder asile à des militants des droits de l’homme, à des militants politiques ou syndicaux persécutés. Elles ont déclaré à l’époque que cela les aurait mis en difficulté avec le pouvoir en place !» (Le Soir, 4 septembre 1998). L’humanisme occidental selon l’ex-ministre belge des affaires étrangères ne rime-t-il pas ici avec l’opportunisme ?
Même quand à la demande des intéressés eux-mêmes et des associations humanitaires, le Congo cherchait une terre d’accueil pour 165 Tutsi (congolais et d’ailleurs) réfugiés au Camp Kokolo et auxquels le Comité International de la Croix-Rouge (CICR) avait accès, il y avait toujours un journaliste, quelque part en Occident, prêt à agiter l’épouvantail : «Laurent-Désiré Kabila veut expulser les Tutsi du Congo» (Le Monde, 12 septembre 1998). A force de diaboliser le président congolais, les médias occidentaux avaient fini par se discréditer eux-mêmes comme en témoigne cette dépêche signée par trois agences de presse : «Le Rwanda justifie la présence de ses troupes en RDC par la nécessité de combattre les milices Interhamwe, qui avaient participé au génocide des Tutsi et des Hutu modérés en 1994 au Rwanda et qui ont aidé à installer Kabila au pouvoir (AFP, Reuters, AP)» (Le Monde, 18 août 1999). Kabila porté au pouvoir par les génocidaires hutu !
Kabila n’avait commis ou préparé aucun génocide ou crime contre l’humanité à l’encontre des Tutsi. Les «rebelles» congolais eux-mêmes l’avaient démontré dans leur tentative de manier l’art du mentir-vrai dans lequel les démocraties occidentales excellent. Ils avaient, par exemple, accusé les militaires gouvernementaux d’avoir abattu au moins 400 Tutsi détenus à la prison de Makala, dans la capitale congolaise. «Les corps des victimes», avaient-ils précisé, «flottent dans un affluent du fleuve Congo» (Le Courrier de l’Escaut, 23-24 août 1998). Tout affluent du Congo qui, à Kinshasa, recevrait une telle quantité de cadavres, attirerait aussitôt toute la ville à ses abords. Et le crime serait dénoncé, images à l’appui, non pas par des « rebelles », installés à 2.000 km de là, mais par les associations de défense des droits de l’homme, les envoyés spéciaux des chaînes de télévision occidentales et les diplomates accrédités à Kinshasa.
L’accusation de génocide comme arme de guerre contre le pouvoir d’Etat congolais illustrait l’immoralité des dirigeants rwandais et ougandais, ainsi que le mépris des Occidentaux pour les Africains. Le mot génocide fut utilisé comme une bombe par les agresseurs visibles et invisibles du Congo. Son usage abusif par les médias occidentaux démontrait le peu de place que la vie des Africains occupe dans la conscience collective occidentale. Il ne serait venu à l’idée d’aucun journaliste du « monde libre » de vider ce mot de sa terrifiante substance ailleurs qu’en Afrique, terre par excellence où les élites occidentales donnent libre cours à leurs bas instincts. Il est fort regrettable que les rédacteurs du rapport de l’ONU reprennent une accusation aussi farfelue à leur compte.
NB : Cet article est tiré du livre du même auteur : « La Deuxième Guerre Occidentale Contre le Congo. Offensive des médias et dessous des cartes », Paris, L’Harmattan, 2006, 285 pages.
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