Depuis Juin 1994 jusqu’en Octobre 1996, je vivais dans le camps de réfugiés de Kashusha dans le sud Kivu à une trentaine de kilomètres au nord de la ville de Bukavu. Je suis ensuite parti me réfugier dans le Masisi lors de la destruction du camp par les soldats de Kagame le samedi 2 Novembre 1996. Je suis resté 3 ans dans le Masisi et suis revenu m’installer à Kavumu tout près de l’aérodrome du même nom avant d’aller m’installer dans la ville de Bukavu. J’ai été témoin oculaire des massacres de mes confrères hutu par les militaires tutsi de Kagame et c’est par miracle que je me considère aujourd’hui rescapé de ces tueries à grande échelle, tueries d’une sauvagerie qui ne connaîtra jamais d’égale dans l’Histoire contemporaine.
Au Sud Kivu, les réfugiés rwandais avaient été placés par les autorités zaïroises tout autour de la ville de Bukavu (Nyamirangwe, Nyangezi, Hombo, Birava,…) ; plus au sud tout autour de la ville d’Uvira (Ruvunge, Kanganiro,Kamanyola,sange,kiliba,…) et le long de la route Bukavu-Goma (Inera, Kashusha, ADI Kivu, Katana, Kalehe, Kabamba,…). Un nombre assez important de réfugiés se trouvaient aussi sur l’île d’Idjwi. Au total, c’était plus de deux millions d’âmes qui avaient trouvé refuge dans le Sud Kivu. Les membres du Gouvernement en exil ainsi que les dignitaires du régime de Habyarimana se trouvaient pour la plupart dans la ville de Bukavu et dans les trois camps tout près de l’aérodrome de Kavumu (Inera, Kashusha et ADI Kivu) ce qui faisait de cette région la première dans la ligne de mire de Kagame.
Les autorités de Kigali, le HCR et l’Etat zaïrois avaient tout fait pour convaincre les réfugiés à rentrer au pays en vain en signant les fameux accords tripartites et la fermeture administrative des camps. Ceux qui avaient été identifiés comme « instigateurs » empêchant les réfugiés à rentrer volontairement au Rwanda avaient été éloignés des camps. La sécurité dans les camps était assurée par Le Contingent Zaïrois pour la Sécurité dans les Camps encadré par le HCR.
Vers Septembre 1996, le Haut Commissaire des Nations Unies aux Réfugiés, Madame Emma Bonino rendit visite à certaines sites regroupant les réfugiés, la localité de Kavumu dans le camp d’Inera fut l’une d’elles. A cette occasion, après avoir été témoin des conditions horribles de dénouement total et de désespoir des réfugiés, elle prit la parole et déclara qu’ils étaient sous sa protection, que personne ne pouvait troubler leur sécurité. Paradoxalement, à peine deux semaines après cette visite, elle fit un appel pressant aux réfugiés au Zaïre à partir de Genève les invitant à rentrer au pays avant qu’il ne soit trop tard. C’est à ce même moment que la radio nationale tanzanienne dévoila qu’elle était au courant d’un plan d’attaque imminente des camps de réfugiés au Zaïre.
En octobre 1996 lorsque l’AFDL de Laurent Désire Kabila déclencha la fameuse guerre de libération à partir et avec l’appui massif du Rwanda, les réfugiés dans et autour de Bukavu se déplacèrent pour s’éloigner du front et vinrent chercher refuge dans les camps de la localité de Kavumu. En tout, nous étions plus d’un million de gens entassées dans cette localité à la veille de sa destruction par l’alliance FPR-AFDL. A la prise de Bukavu, les militaires de Mobutu ainsi que ceux qui assuraient la sécurité dans les camps prirent la poudre d’escampette par la route Bukavu-Kisangani qui traverse le parc national Kauzi-Biega, laissant derrière eux les pauvres réfugiés seuls et sans défense à la merci des fauves assoiffés de sang de Kagame.
Samedi 2 Novembre 1996. Il est aux environs de dix heures du matin lorsque une pluie de bombes commence à s’abattre sur les trois camps de Kashusha, Inera et ADI Kivu. C’est la débandade totale et les morts et les blessés sont innombrables. Une longue colonne de réfugiés se dirige vers Le parc naturel Kauzi-Biega et tente de se frayer un chemin vers la ville de Kisangani. Dans ce groupe se trouvait une dizaine de religieuses de la congrégation des sœurs Benebikira ainsi qu’un prêtre catholique. Ils ont été rattrapés deux jours après par les soldats du FPR dans la localité de Shabunda. Les sœurs furent violées puis tuées ; le prêtre fut également torturé puis exécuté.
Une autre marée humaine prend la route Kavumu-Goma qui longe le lac Kivu. Dans quelques deux heures depuis le début de l’attaque, il ne reste dans les camps que les blessés, les malades, les vieillards et les enfants qui se sont égarés dans la bousculade. Ils sont plus de trois milles et seront regroupés par les soldats tutsi rwandais et massacrés le même jour. Après avoir pillé systématiquement les camps, les corps des victimes seront brûlés à l’essence et les cendres chargées dans des camions militaires et jetées dans la rivière Rusizi selon les témoignages fiables que j’ai reçus des rescapés congolais de Kavumu et Bukavu. Selon les mêmes sources, ce jour même, deux jeunes femmes qui étaient hospitalisées dans la maternité de Kavumu furent jetées vivantes avec leurs nourrissons dans les toilettes d’un commerçant du coin répondant au nom de Tumbo.
Je faisais parti du flot de gens qui prirent la fuite par la route vers goma. Au passage, les habitants des camps situés le long de la route, ceux d’Idjwi et les populations locales vinrent grossir les rangs. Trois jours après, toute cette marée humaine se retrouve bloquée à Nyabibwe, petite localité à quelques deux cents kilomètres de Bukavu. Il n’y a pas moyen d’avancer plus loin car les soldats de Kagame ont pris position à Minova et opèrent main dans la main avec les combattants locaux Mai Mai qui ont été achetés pour traquer et tuer les réfugiés hutu rwandais. La seule solution qui nous restait était d’escalader les montagnes, traverser les forets du masisi et Walikale pour tenter d’atteindre la route qui mène a Kisangani. Laissant véhicules, vélos, matelas, vivres,… bref tous leurs biens derrière eux, les réfugiés commencèrent alors péniblement à se frayer un chemin vers la localité de Shanje dans le Masisi. Deux semaines après la prise de Kavumu, les soldats du FPR arrivent à Nyabibwe par la route et par le lac. Là encore, les malades, les personnes âgées, les enfants et les retardataires le payeront de leur vie et les corps seront jetés dans une mine de cassitérite. De nouveau, les biens laissés par les fuyards sont pillés par les soldats de Kagame vers le Rwanda.
Un petit groupe de gens composé principalement de dignitaires du régime de Habyarimana, de leurs familles, de leurs proches et de commerçants ont essayé de réparer un sentier carrossable qui, de la route principale à quelques quarante kilomètres de Nyabibwe se dirige à Numbi puis à Shanje dans le Masisi. A une dizaine de kilomètres de la route principale dans une petite localité dite Chebumba, ils tombèrent dans une embuscade des soldats de Kagame et il n’y eut que très peu de survivants. Le nombre impressionnant de carcasses de véhicules calcinés qui se trouvent même aujourd’hui sur ce site témoigne à souhait de la férocité et de la sauvagerie utilisées par les bourreaux pour exterminer ces pauvres réfugiés hutu.
Le groupe parti de Nyabibwe, une fois arrivé epuisé et fatigué par plusieurs jours de marche dans les localités de numbi et Shanje dans le Masisi fut bientôt rejoint par le flot humain parti des camps du Nord Kivu par la route de Sake. Dans cette cuvette surplombée de collines aux pentes escarpées, les réfugiés érigèrent des campements de fortune. C’est à partir de ce moment que des avions commencèrent à survoler nuit et jour les déplacements des réfugiés sans doute pour donner leur position à chaque instant à leurs poursuivants car chaque fois que ces avions survolaient notre position, le jour suivant les militaires de Kagame étaient à nos trousses.
Mercredi 20 Novembre 1996. Dès l’aube des bombes de mortiers et des roquettes commencent à pleuvoir sur cette marée humaine dans les deux localités de Numbi et de Shanje. L’artillerie lourde, les mitrailleuses, les lance-roquettes multiples, les lance-grenades et les petites armes automatiques, tout fut utilisé pour tuer le maximum possible de hutus. Plusieurs centaines, voire de milliers de gens périrent lors de cette attaque. Tant nous constituions une cible facile. Les survivants prirent encore la fuite et se dirigèrent vers Birumbi, Biliko, Chingurube, Tingi Tingi, Kisangani, Mbandaka, … Pendant des mois à travers la foret dense congolaise, ces pauvres réfugiés furent poursuivis et massacrés par les troupes de Kagame. Leurs corps furent brûlés ou jetés dans les rivières. Tous les media du monde ont parlé de ce groupe et du calvaire qu’ils ont enduré.
Les retardataires qui arrivèrent dans le site de Shanje après sa destruction trouvèrent un spectacle de désolation, des cadavres éparpillés à gauche à droite et les troupes de Kagame qui les y attendaient déjà. Ils furent forcés de ramasser tous les cadavres, de les brûler puis d’ensevelir les cendres. Ils furent ensuite dirigés vers Minova sous bonne escorte militaire soit disant pour les faire rentrer au pays. Beaucoup d’entre eux furent massacrés sur le trajet Shanje-Numbi-Minova. Ces militaires rwandais, plus de deux mille, resteront plus d’un an à Numbi pour traquer et tuer ceux qui avaient eu l’audace de se cacher dans les environs, et Dieu sait qu’ils étaient nombreux. Beaucoup de congolais connurent le même sort que les réfugiés rwandais car ils sont accusés de nous cacher, ce qui était vrai et ils parlent le Kinyarwanda et sont hutu comme nous. Durant des mois, des centaines de réfugiés furent débusqués et emmenés à Numbi dans le camp militaire improvisé. Ils étaient ligotés les bras derrière et privés d’eau et de nourriture. A l’article de la mort, on les achevait à l’arme contondante puis jetés dans les nombreuses fosses creusées par les mineurs du coin.
Après le carnage de Shanje, je pris la décision de me séparer de la masse des fuyards car j’avais compris que nos poursuivants étaient plus rapides et plus mobiles que nous. Plusieurs milliers d’autres réfugiés prirent la même décision et partirent chercher refuge dans la foret dense de Masisi et Walikale. Moi je restai dans le Masisi, Groupement d’Ufamando, localité de Luzirantaka.
Kagame avait vite compris qu’un bon nombre de hutu était resté caché dans la foret et il fallait coûte que coûte les en déloger. Pour ce faire un camp militaire fut implanté à Ngungu dans le Masisi à une centaine de kilomètres de Sake. A partir de cette base et pendant plus d’une année, ces troupes semèrent la terreur et la désolation dans tout le Masisi et Walikale. A cause de la topographie difficile des lieux, ces troupes étaient toujours appuyées par des hélicoptères de combat, les routes étant inexistantes. Des villages entiers furent pillés puis brûlé. Les femmes et les filles furent systématiquement violées puis massacrées. Un fait important à souligner est que parmi ces soldats, beaucoup étaient des tutsi congolais qui avaient fui le Masisi lors des troubles ethniques de 1995 et qui s’étaient réfugié au Rwanda. Pour eux tout hutu était bon à abattre et ils ne faisaient aucune distinction entre Congolais et Rwandais. Aujourd’hui de nombreuses fosses communes sont éparpillées tout au tour de cette localité de Ngungu et les populations locales ne sont pas avares de détails pour les montrer et décrire ce qui s’y est passé.
Dans les deux Kivu durant cette période de terreur, certaines ONG essayèrent de porter secours à tous ceux qui sortaient des forets pour rentrer volontairement au Rwanda. Des camps de transit furent ouverts un peu partout pour les accueillir.
Je citerai entre autres Hombo, Katale, Nyabibwe, Minova, Sake. Les quelques rares réfugié qui s’aventurèrent dans ces camps de transit furent tués par les militaires sous les yeux des humanitaires qui assistaient impuissants à ces exécutions sauvages.
En bref, telle est la vérité de ce que j’ai personnellement vécu ou appris de sources dignes de foi. J’ai eu la chance de ne pas aller au-delà du Masisi et mon témoignage ne couvre qu’une toute petite entité géographique et est très limité dans le temps car je ne suis resté dans le Masisi que trois ans. Il n’est pas à douter que ceux qui se sont aventurés plus loin ont connu de pires atrocités que nous qui sommes restés dans les forets de Masisi.
Ceux qui ont emprunté d’autres routes vers le sud et le centre du pays ont eu droit à leur lot d’horreurs et beaucoup de témoignages à ce sujet sont disponibles. Ceux qui n’ont pas pu sortir de la foret n’ont jamais connu de répit et sont quotidiennement traqués et massacrés par les hommes de Laurent Nkunda et Bosco Ntaganda, deux tutsi à la solde du régime de Kagame.
Aujourd’hui, soit plus de 14 ans après les faits, Kagame et son gouvernement s’acharnent à étouffer la sortie du rapport commandité par les Nations Unies concernant ces tueries dont ils savent bien être responsables. Le Président Pasteur Bizimungu n’a-t-il pas déclaré fièrement devant une foule d’étudiants en liesse à Butare que c’est bien l’armée rwandaise qui est entrée au Zaïre pour détruire les camps de réfugiés ?! Kagame menace de retirer ses soldats du Darfour si ce rapport qui qualifierait les faits imputés à lui et à son armée de génocide. C’est son droit de les retirer, d’autant plus que très certainement beaucoup d’entre eux faisaient parti de ceux qui ont exterminé les réfugiés hutus. Ils ne sont pas dignes de porter le casque bleu des Nations Unies et sur ce sujet Kagame a tout à fait raison de les retirer avant qu’ils ne soient rattrapés par les événements.
Quelle que sera la terminologie du rapport final, génocide, crimes de guerre, crimes contre l’humanité,… la vérité est là, dérangeante et incontournable : des centaines de milliers de hutu réfugiés au Zaïre et beaucoup de congolais ont été méthodiquement et sauvagement massacrés par les soldats de Kagame. Les preuves sont là et tous les efforts de Kagame pour les effacer se sont révélés vains. Tôt ou tard, les auteurs de ces massacres répondront de leurs actes. La justice n’a pas de mémoire courte comme le pensent les autorités de Kigali et Kagame en tête. Il n’est pas étonnant de la part de Kagame de faire l’autruche pour tromper la communauté internationale que ses soldats horriblement disciplinés n'ont pas massacré des milliers de réfugiés hutu en RDC ; à Kibeho ils ont massacré des milliers de déplacés hutu sous les yeux des casques bleus de la MINUAR II et furent les seuls à démentir avec succès ces tueries. Ce fut le même scénario à Kanama et partout dans le pays. Si Kagame parvenait à dissuader le Secrétaire General de l’ONU Ban Ki-Moon à interdire la sortie du rapport commandité par l’organisation qu’il dirige ; ce qui me semble de plus en plus évident ; je conseillerai le président soudanais Al Beshir d’envoyer lui aussi ses soldats au Darfour pour épauler les forces de maintien de la paix et les lourdes charges qui pèsent sur lui seront jetées dans la poubelle onusienne. Très intelligente stratégie de la voyoucratie tutsi de Kigali pour maintenir la communauté internationale et l’ONU en otage. Espérons que le cours des événements me démentira tout en l’honneur du Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon et des auteurs du fameux rapport. Tous les responsables de crimes de génocide devraient « jouir » des mêmes traitements mais comme l’a bien dit Orwell, some animals are more equal than others. Kagame et ses confrères Tutsi ont jubilé lorsque les hutu ont enfilé la robe rouge de sang de « génocidaires » ; il est temps qu’ils essayent à leur tour cette robe qui leur va à merveille depuis 1990 jusqu’aujourd’hui et qu’ils ont bien méritée.
MANISHIMWE Jérôme
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