vendredi 21 janvier 2011

Un nouveau jour va-t-il se lever au Sud-Soudan?


par Emmanuel Ngeleka Ilunga   
Jeudi, 20 Janvier 2011 10:13











Sur papier, Wau, chef-lieu de l’Etat de Bahr-El-Ghazal de l’Ouest, est la deuxième ville du pays, après Juba, la capitale de l’Etat autonome du Sud-Soudan. Mais en réalité, elle n’est qu’une bourgade qui rappelle au visiteur que je suis la commune de Kisenso, à Kinshasa. C’est tout dire. La première impression  qui vous frappe c’est comme si le temps s’était arrêté depuis le début du siècle dernier sur Wau : à l’image du reste du pays – à l’exception de Juba qui est devenu un véritable chantier -  pas d’infrastructure majeure ici: à part les six ou huit kilomètres du tronçon asphalté allant de Wau Airport à la résidence locale du Président, toutes les routes sont en terre battue et poussiéreuses en cette saison sèche qui s’abat sur la région. A défaut de voitures taxis, ce sont des tricycles qui vous amèneront clopin-clopant sur des routes cabossées. Les marchandises se portent encore à dos d’ânes ou sont trainées par des chevaux, tristes conséquences de la plus longue guerre civile d’Afrique et d’une injuste répartition des revenues du pays. "Même le Congo en 1960 n’était pas ainsi. Il y avait au moins ici et là quelques bâtiments publics, des hôpitaux, des usines, etc. Mais ici, rien de rien", se plaint Alidor M., 40 ans, un émigré congolais. 
"J’ai rêvé de ce jour pendant des années  ". Ce dimanche 9 janvier n’est pas un jour ordinaire au Sud-Soudan, territoire administré par le parti politico-militaire SPLA depuis 2005 au terme du CPA (Comprehensive Progressive Agreement), accord  signé à Addis-Abeba sous l’égide des USA entre le gouvernement central de Khartoum et le SPLA afin de mettre fin à l’une des guerres les plus meurtrières d’Afrique. Le jour a commencé tôt, pour Achol Deng, 52 ans. "Beaucoup d’entre nous sont morts sans voir ce jour. Notre lutte pour l’auto-détermination à l’ egard des nordistes verra son point culminant aujourd’hui. Je ne peux te dire combien j’ai attendu ce jour depuis des années sans savoir s‘il viendrait jamais ", me confie-t-il, ému. Il a perdu sa femme et son fils ainé dans le conflit long de 21 ans et n’est pas prêt de l’oublier.

A travers les dix Etats du pays et dans la Diaspora, environ 4 millions d’électeurs participent au Referendum pour choisir si oui ou non ils veulent vivre dans l’unité avec le gouvernement central (appelé ici ‘le Nord’). Mais il n y aura pas de suspens car il vous suffit de vous promener aux alentours et de voir ces multiples affiches exhortant les populations locales à  "opter pour la séparation en vue d’être les citoyens de première classe dans son  propre pays " pour comprendre que l’option ayant les faveurs du public c’est la sécession d’avec le Nord du pays. D’ailleurs, même les autorités du gouvernement central le savent, à l’exemple du General Béchir qui a déclaré malgré lui qu’il sera " le premier à reconnaitre le nouvel Etat du Sud si la majorité des sudistes optaient pour la séparation". Avec la fierté d’un enfant brandissant son jouet favori, M. Deng me montre son pouce taché d’encre comme un trophée. Il vient de voter "Non", m’avoue-t-il.

Une pénurie artificielle. Sur le marché local de Sokojo ou dans les étales qui longent les ruelles de la cité ou dans les échoppes, l’essentiel de produits en vente provient de Khartoum, du "Nord" donc. Mais depuis la veille du Referendum, les biens de première nécessité sont rares. Par conséquent, la loi de l’offre et de la demande jouant, les articles comme l’huile, le savon, le riz ou haricot enregistrent une flambée de prix. "On ne peut même pas se payer un soda puisque son prix a doublé de 2 à 4 pounds" s’indigne Maker, 18 ans. D’habitude ce sont des dizaines de camions à remorques qui amènent les précieux produits de la capitale et les livrent sur place. Depuis quelques jours ils ne sont pas venus. "C’est de bonne politique. La rareté est le fait des Nordistes qui veulent donner une mauvaise image de notre régime". Peter M., 45 ans, membre de SPLM, en est convaincu, comme beaucoup d’autour habitants de Wau, d’ailleurs.

Mais le rouleau compresseur de l’Histoire est en marche et rien ne peut arrêter l’élan d’indépendance très populaire ici. D’ailleurs du vendeur ambulant à l’étudiant de l’Université Bahr-El-Ghazal vous ne rencontrerez personne qui parle du bienfondé de "l’unité". Sur les artères poussiéreuses, des motocyclistes défilent dans un concert de klaxons avec des calicots portant l’inscription "Dites Non à l’Unité et Oui à la séparation". C’est dire que le vote ne sera qu’une formalité.  Les étudiants sont les plus virulents contre le régime de Khartoum. " Au moins chez-nous, je pourrais prendre un verre de bière sans me culpabiliser et sans prendre le risque d’être puni par flagellation " rappelle Ezra Madut, 26 ans, étudiant en 3ème année d’Anglais qui fait référence à la "Sharia Law" interdisant la consommation d’alcool aux musulmans.

Mais à vouloir "punir" le Sud ou non par cette rareté de produits sur le marché, le régime arabe de Khartoum risque de jeter les sudistes dans les bras des ougandais et kenyans qui n’attendent que cela pour prendre la relève et  approvisionner le marché local de leurs produits. Les hommes d’affaires de Khartoum devront alors chercher d’autres débouchés ailleurs. Ce qui n’est pas évident et risquerait de créer bien de soucis au régime Béchir.
Insolite. Bien de choses sur place rappellent au visiteur congolais qu’il est loin de ses habitudes. Il n’est pas rare qu’au détour d’une ruelle,  vous butez nez- à -nez avec un cheval ou un âne en divagation ! Ces animaux ont été amenés par des nomades nordistes de la région de Darfour et servent de moyens de transport de lourdes charges : marchandises, livraison d’eau en l’absence d’une entreprise du genre "Regideso" congolaise. Fait courant, les femmes,  quoique non musulmanes, portent souvent le voile sur leur tête, influence coloniale arabe oblige. Vous ne manquerez pas d’en rencontrer roulant à vélo, soit pour faire  leurs courses ou simplement se déplacer. Les motocycles sont nombreux sur place mais servent plus en moyen de transport personnel des membres de la classe moyenne en formation que pour faire le taxi, à l’instar des villes comme Kampala ou Nairobi. Les membres de la tribu Dinka sont les hommes les plus grands au monde et voir ces géants se déambuler du haut de leur 2 mètres de taille ou plus constitue un spectacle pour le visiteur. On peut entendre de nombreux salons de thé qui bordent les ruelles et souvent fréquentés par les hommes aux heures de pause le son de musique éthiopienne, ougandaise ou congolaise fort apprécié localement.

Une diaspora congolaise. A cause de la proximité géographique ou par souci de "casser la pierre”, une communauté congolaise constituée de plusieurs dizaines de compatriotes vit à Wau. Ces compatriotes viennent de la province Orientale (Dungu, Faradge, Watsa, Ariwara, Kisangani ou Isiro),   ou de certaines localités du Nord-Kivu comme Butembo. Pour la plupart, ils sont dans le commerce (vente de pièces de rechanges, vente de vêtements neufs ou friperies) ou tiennent des restaurants où sont servis des mets congolais, et une clientèle diversifiée (soudanais, kenyans, éthiopiens) y afflue. Bien que beaucoup sont ici depuis environ un an ou plus, il est facile de voir qu’ils ne sont pas sur place pour longtemps, simplement en jetant un coup d’œil aux abris provisoires dans lesquels ils habitent, faits de tentes et de planches de récupération.

A la veille du Referendum beaucoup sont retournés au pays sans que l’on sache trop bien si c’est par appréhension de la violence pouvant surgir entretemps ou simplement s’ils ont décidé de plier bagage, le délai qu’ils s’étaient accordés étant atteint. Le chanteur Kanda Bongo Man, installé en Europe, fut parmi les artistes invités en vue d’agrémenter la campagne référendaire. Lui aussi a fréquenté ces restaurants congolais  "pour y consommer les mets et retrouver l’ambiance de chez-nous" disait-il.

De nombreux défis. Le taux d’analphabétisme au Sud-Soudan est l’un des plus élevés au monde. Progressivement des écoles s’ouvrent et les efforts sont fournis par les autorités pour rattraper le grand retard causé par la guerre. Le chômage des jeunes sera l’un des casse-tête de nouveaux dirigeants car nombreux sont retournés du Kenya, Ouganda, Congo ou du  "Nord " à la veille du Referendum alors qu’aucune disposition semble être prise localement pour leur trouver du travail. Fait intéressant, l’optimisme est répandu au Sud-Soudan, à l’instar de ce jeune étudiant qui me dit, confiant : "nous étonnerons le monde dans quelques années". Mais saura-t-il, autant que d’autres, être patient ? M. Salva Kiir, Président du Sud-Soudan, ne pouvait pas être si bien inspiré lorsqu’il a déclaré le 09/01/2011 dernier à Juba : « Le Referendum est le debut d’un long voyage et non l’arrivée ». Souhaitons-lui d’être écouté, pour que se lève un nouveau jour ici.

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