| Écrit par Emmanuel Ngeleka Ilunga |
| Samedi, 11 Décembre 2010 14:07 |
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Si les propos de M. Nsinga Odjwu pouvaient se vérifier, il aurait disparu de la scène politique depuis l'effondrement du régime Mobutu. A moins que, à force de reniements, il ait réussi – lui aussi - à s'introduire dans l'entourage des dirigeants congolais actuels. Les mobutistes, cela n'est un secret pour personne, sont incapables de faire de l'opposition politique, champions toutes catégories qu'ils sont de grands écarts idéologiques. L'essentiel est qu'ils se rapprochent du pouvoir . Et de son corollaire: la mangeoire.
Dans la foulée du discours de M. Mobutu du 24/04/1990 qui a vu plus d'une centaine de partis politiques naître en l'espace de quelques semaines, les uns aussi folkloriques que les autres, M. Nsinga, ancien apparatchik du MPR, déclara que désormais seuls les "politiciens professionnels", ces politiciens de sérail - ceux ayant des convictions et une base - survivraient. Quant aux autres, les "politiciens d'ordonnance", ceux n'ayant leur fonction qu'au terme d'un décret les élevant à un titre quelconque, leurs jours étaient comptés.
Mais treize années après la chute de la 2me République, contre vents et marées, notre homme est là et bien là et entend démontrer que non seulement les mobutistes peuvent faire de l’opposition - quitte à devenir lui-même l’exception qui confirme la règle - mais qu'il n'entend pas non plus faire de la figuration, si déterminé et plein de conviction qu'il est, au point de se transformer peu à peu en une bête politique avec laquelle il faut désormais compter en RDC.
Et voilà que l’on nous dit que Honoré Ngbanda – puisque c’est de lui qu’il s’agit – s’est rangé et métamorphosé, et qu’à 64 ans sonnées il n’est plus l’un des hommes les plus craints du pays, le « Terminator » qu'il fut. Et l'on nous affirme, la main sur le cœur, qu’il a plutôt troqué la kalachnikov contre un costume d’opposant. Et à titre de preuve, l'on nous rappelle qu'il a fait sa rentrée politique depuis juin 2004 et qu’il a même créé un parti politique, APARECO qui ne jure que de « libérer notre pays de l’occupation »!
Politicien controversé
Osez prendre position en faveur de M. Ngbanda sur un forum d'internet ou lors d'une discussion entre compatriotes et aussitôt des réactions épidermiques fuseront de toutes parts. Cette attitude s'expliquerait -elle à cause de son passé lourd qu’il traîne comme un boulet, ayant contribué à asseoir le régime dictatorial du Maréchal Mobutu en y jouant un rôle de premier plan? A moins que ce ne soit sa propension à vouloir donner des leçons aux politiciens congolais, lui qui est encore perçu par certains comme étant "le bourreau d'hier". Quoiqu'il en soit, ceci est bien la preuve que tous les congolais ne souffrent pas d'amnésie et qu'ils attendent de nos dirigeants qu'ils rendent compte de leur gestion, tôt ou tard. Lui- même, au temps de sa splendeur politique, ne raillait-il pas l'opposition en ironisant qu'"elle n'était pas une blanchisserie"?
En effet, n'est-ce pas lui que le Maréchal devrait relever de la Direction du SNIP pour "humaniser" les Services Spéciaux congolais, tellement l'écho de la brutalité de ces Services d'Intelligence avait fini par dépasser les frontières nationales et alerter l’ONG des droits de l’homme Amnesty International qui faisait des fortes pressions sur les bailleurs des fonds occidentaux? Par ailleurs, il n'a jamais vraiment convaincu quant à son rôle lors des événements tragiques du 25/02/1992 lorsque ministre de la Défense, il réprima dans le sang une marche pourtant pacifique - "Marche des Chrétiens"- laquelle visait à exiger la réouverture de la CNS à laquelle M. Ngbanda et son allié Ngunz étaient farouchement opposés. Et que dire de ce jour ou il ordonna à l'armée qu'il dirigeait au sein du gouvernement Tshisekedi de barricader les bureaux du Premier Ministre, abusant ainsi de ses pouvoirs? Le livre "A la cour de Mobutu" de M. Jansen, le propre gendre du Maréchal, raconte - sans le citer nommément – certains faits indiquant comment il a contribué avec d'autres à asseoir la corruption et le laxisme au service d'intendance du Maréchal.
Interrogé et acculé par les média sur son passé trouble, l’homme ne se démonte pas. Au contraire il balaie d’un revers de main toute critique: « Je n’ai pas été ciblé par la CNS », répond-il invariablement, avant d’ajouter, défiant : « Quel mal y a-t-il à rebondir sur les erreurs du passé pour contribuer au redressement de son pays? » réagit-il dans une interview à C.I.C. Il s’agit donc rien que des « erreurs ». Quelques années plus tôt dans une interview à Jeune Afrique Economie il admettait pourtant que l’ "on ne peut pas gérer pendant vingt ans et pourtant garder ses mains propres". Récemment encore, il semblait admettre qu'il suscitait la controverse parmi nos compatriotes lorsqu'il dit à Radio Bendele de Londres ceci: "Beaucoup de congolais s'opposent à mon combat simplement puisque c'est Ngbanda".
Héritier spirituel de Mobutu
Il n’est d’aucun doute que si le Maréchal était encore en vie, politiquement il se situerait dans… l’opposition, et non, à l’instar de son fils biologique Nzanga, au sein de la coalition UDEMO-PALU-PPRD au pouvoir à Kinshasa. « Le seul dignitaire mobutiste qui reste constant dans son refus de collaborer avec le pouvoir » kabiliste reprend à son compte les valeurs chères au Maréchal et fait de la défense de l’intégrité territoriale et de l’unité nationale son cheval de bataille. « Mon combat a commencé depuis que l’imposteur rwandais [Joseph Kabila] a été placé à la tête de notre pays après l’assassinat de LD Kabila » rappelle-t-il. Mais la similarité ne s'arrête pas là. L'accoutrement, les grands gestes des bras ainsi que l’argumentaire qu’il utilise dans ses nombreuses interventions tiennent leur origine certainement de M. Mobutu. Mais est-il possible de vivre plus de vingt ans dans le sillage d’un homme si impressionnant et en sortir indemne ?
Un stratège
Notre homme est intelligent, réputé bosseur (déjà à son actif deux importants livres), possède un carnet d'adresses fourni et compte des amitiés au sein des cercles dirigeants de plusieurs pays autant que des sympathisants au sein de nos Services d'Intelligence.
En multipliant les provocations avec Kinshasa (son soutien actif à la cause Enyele; affirmation récurrente selon laquelle celui qui dirige notre pays n'est rien d'autre qu'un imposteur et en se déclarant en clandestinité), il cherche à engager un bras de fer avec Kabila afin d'apparaître comme la cible privilégié de ses coups. Toute victime de la persécution bénéficie toujours de la sympathie du public. Son aura en sortira grandi.
D'autre part, en ancien flic qu'il fut (mais quitte-t-on jamais les Services?) il connaît les mœurs congolaises à fond, notamment notre soif d'une information autre que celle émanant de la presse prépayée de Kinshasa. Aussi a-t-il monté un puissant moyen d'information, son web site (www.aparecordc.org) ou se côtoient pêle-mêle info, propagande et intox. De Kinshasa à Matadi, de Cape Town à Pretoria ou de Kigali à Kampala, j'ai vu plusieurs compatriotes le fréquenter avec délectation.
Mais son message semble confus, à moins qu'il s'agisse de "semer" ses ennemis politiques. Tenez. L'année dernière il déclarait a Radio Bendele de Londres que son "combat prendra la forme qu'exigeront les circonstances des temps et des lieux". Des années plus tôt cette fois a C.I.C. il promettait que son "arrivée à Kinshasa coïnciderait avec la chute du régime". D’où la question de savoir quelle démarche poursuit-il: démocratique ou la lutte armée? En s'écartant du processus électoral aux raisons que "la priorité devrait être accordée d'abord a la libération de notre pays" ne se lance-t-il pas dans la surenchère politique?
Saura-t-il séduire au-delà de l'Oubangui?
Que vingt ans après la démocratisation officielle du 24/04/1990 la démocratisation au Congo soit encore plus un vœu pieux qu'une réalité cela est évident. D’où la difficulté pour un politicien de recruter les membres au sein des tribus autres que la sienne propre lorsqu'on sait que l'on se rappelle des rivalités réelles ou supposées entre certaines tribus congolaises. Ainsi, l'on adhère d'abord à un parti politique s'il est dirigé par " un frère" de tribu ou de région peu importe son idéologie. Il a fallu plusieurs années à l'UDPS pour ne plus être considéré comme "un parti politique des kasaiens".
Le grand test pour M. Ngbanda, lui qui a appartenu vingt ans durant à un régime politique qui a exacerbé le tribalisme au sein de la nation congolaise, sera de voir s'il peut ratisser large et séduire les masses de l'Est et Centre de notre pays. Pour cela il faudra faire plus que nommer des adjoints de l'extérieur de la Province de l'Equateur. Il devra donner des preuves que son cœur ne balance pas vers une seule direction: vers l'Equateur.
Son soutien récent aux Enyele lors des événements de Pâques de l'an dernier; son soutien au "petit frère" Jean-Pierre Bemba lors des joutes électoraux en 2006, son abondant usage du lingala, l'une des langues nationales; le fait qu'il prenne à bout des bras les préoccupations des militaires de la province de l'Equateur "maltraités" sous Kabila alors que le régime Mobutu n'a fait que pareille pendant trois décennies des ressortissants des autres provinces; tous ces faits tendent à indiquer que ses préoccupations politiques ne sont encore limitées a l'ancienne Province de l'Oubangui. A moins que cela soit calcule afin de se doter d'abord d'un fief électoral solide… Quoiqu'il en soit, le grand défi qu'il devra relever pour se doter d'une dimension nationale c'est de séduire au-delà de sa province d'origine en y recrutant des membres.
Apareco, un parti encore en laboratoire?
Un fait curieux est que le parti de M. Ngbanda est celui dont la visibilité sur le terrain est des plus remarquables. Manifs par-ci, conférence par-là, sit-in ailleurs, à moins que ce soit une lettre adresse, via son web site, à un responsable politique en vue. Il apparaît comme celui qui saisit tous les instruments dont peut disposer un parti politique pour exister et propager ses rideaux.
Mais le problème est que cette vitalité de l'Apareco ne se manifeste qu'en … Occident, la ou les gouvernements sont respectueux des droits humains et les organismes de défense des droits humains ont pignon sur rue. Là-bas au pays, là ou sévissent les sbires de Kabila, ils sont aux abonnés absents. C'est que l'Apareco vit encore dans un milieu idéal, comme en laboratoire, en attendant que ses membres mouillent leur chemise et avalent la poussière de nos cités et villes en les arpentant .
Peut-il changer?
Difficile de répondre à la question consistant à savoir si réellement l'homme qui trône à la tête de l'Apareco n'a plus rien du Terminator du bon vieux temps. Certains doutent que l'homme en soi puisse changer, et ils sont nombreux. D'autres l'admettent, tel Nelson Mandela. Réfléchissant à propos d'un de ses geôliers de Robben Island, près de Cape Town ou il passa 27 ans d'incarcération dont le comportement fut plus que sadique avant de devenir un différent homme, doux et calme, écrit dans ses Mémoires "The Long Walk To Freedom", page 549: " J'ai toujours eu la conviction que tous les hommes, même ceux qui nous semblent les plus sadiques et inhumains, possèdent au fond d'eux-mêmes une part d'humanité. Lorsque leur corps est touche ils sont capables de changer. Ces genres d'hommes n'étaient pas nés diaboliques. Leur sadisme reflète le système sadique qu'ils ont servi et qui récompensait un comportement sadique".
Mais au vu d'une classe politique comme la notre, ou se côtoient des ex-gendarmes katangais, ex-rebelles Mayi-Mayi, ex-MLC, ex-RCD, PPRD, ex- AFDL, CNDP, dont le dominateur commun est qu'ils ont du sang congolais sur leurs mains, lequel peut – honnêtement - jeter la pierre à Honore Ngbanda?
Le chemin reste, il est vrai, parsemé d'embûches pour l'enfant terrible de l'Apareco. D'abord apprendre à faire des concessions, lui qui n'a jamais accepte de jouer le second rôle, on l'a vu du temps de Mobutu ou il intervenait à la télévision comme bon lui semblait. Se peaufiner une image de rassembleur des congolais, lui dont le cœur semble balancer d'abord pour les "frères de provinces".
Apprendre à ménager les susceptibilités des autres partis politiques, surtout ceux qu'il concurrencent et auxquels lui et ses partisans ne cessent de décocher des flèches. Enfin transformer l'Apareco en une machine électorale, en une force organisée, capable de diriger autrement le Congo car qui peut convaincre le reste du pays sans d'abord convaincre ses propres partisans. Cela constitue, certes un défi. Mais Ngbanda n'a-t-il pas montré plus d'une fois qu'il était près d'en relever avec succès?

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