Elles n’apportent que mort et désolation. C’est pire que le Sida
Par Freddy mulumba kabuayi
Néerlandais d’origine congolaise, Alphonse Mwambi est écrivain et fonctionnaire international de l’Union européenne. De passage à Kinshasa, il s’est entretenu avec Le Potentiel, essentiellement autour de son ouvrage écrit en néerlandais et dont le titre en français est « La Démocratie, ça ne se mange pas ». Il rejette les élections organisées en Afrique et qui mettent le continent à genoux devant les différents bailleurs en bradant la souveraineté des pays bénéficiaires.
En 2006, vous êtes arrivé en RDC comme observateur de l’Union européenne des élections présidentielle et législatives. A la fin, vous avez publié un livre en néerlandais. Il s’agit de « La Démocratie, ça ne se mange pas ». Pouvez-vous nous en résumer le contenu ?
C’est un récit de voyage qui part d’Amsterdam d’où je venais jusqu’au Maniema en passant par Goma. C’était pour le premier tour de la présidentielle. Je suis arrivé à Kinshasa pour le second tour. Je décris un peu le train-train des Congolais, à tous les niveaux. Pour ces Congolais, la démocratie est un luxe qu’ils « ne mangeront » jamais. Je vous donne un exemple : J’étais à Kimbanseke lors du second tour de l’élection présidentielle. Il y a eu une fille qui, après avoir voté, a laissé tomber son stylo à bille dans l’urne au moment où elle y introduisait le bulletin de vote. Elle a voulu tout de suite le retirer. Nous lui avons dit qu’elle ne pouvait le faire qu’à la clôture de l’opération, lorsqu’on procédera au dépouillement. Mais elle n’a voulu rien entendre, arguant qu’aucun président de la République de ce pays ne va lui acheter un stylo à bille. C’est grave !
Ce n’est pas seulement en RDC que les élections ont été organisées. Il y en a eu dans plusieurs pays africains. Mais depuis 1990, année du début de la démocratisation des régimes africains jusqu’à ce jour, les élections ne débouchent que sur la violence. Les joutes électorales sont-elles une bonne affaire pour l’Afrique ?
Je suis peut-être la première personne qui mène le débat sur la non démocratisation de l’Afrique. En 1990, j’étais parmi les gens qui combattaient la dictature de Mobutu. 20 ans plus tard, le peuple réclame toujours la démocratie. Ce n’est pas seulement l’histoire du Congo mais c’est celle de l’Afrique. Que nous apporte cette démocratisation de l’Afrique ? Comme on le voit partout, ce sont des guerres pré ou post-électorales. Je définis cela comme un fléau qui vient tuer, décimer les populations. Un fléau qui vient avant ou après le VIH/Sida. Je demande aux Africains d’arrêter tout de suite avec cette démocratisation de l’Afrique et de supprimer tout de suite les élections, sans autre forme de procès. Partout où elles ont été organisées, il y a eu des morts. C’est le cas notamment au Kenya, en RDC. Donc, si les Africains continuent sur cette voie des élections, ils ne s’en sortiront jamais. Je trouve que ces élections à l’occidentale, c’est du feu que les Africains mettent dans leurs propres cases pour qu’elles brûlent.
En outre, ces élections sont financées par l’extérieur. Ce qui est grave ! Je ne pense pas que les Africains aient suffisamment de moyens pour financer ces élections. Elles le sont par des pays comme le mien, les Pays-Bas. Et quand mon pays finance les élections en RDC, il utilise l’argent des contribuables néerlandais. Ceux-ci ont le droit de savoir où va leur argent. Pour le cas des élections, cela signifie qu’elles sont aussi celles des Hollandais qui ont le droit de demander des comptes. C’est dire que les Congolais ne sont pas souverains. Ce sont plutôt les Néerlandais. Les élus ne vont pas rendre compte à leurs électeurs qui ne financent pas ces élections…
Vous venez de parler de l’annulation des élections parce qu’elles amènent la guerre. Que proposez-vous à la place ?
D’abord, il faut reconnaître le mal. Les élections sont un mal qui est en train de tuer l’Afrique. Il faudra que les intellectuels africains commencent à réfléchir là-dessus. Moi, j’y ai déjà réfléchi. J’ai trouvé qu’on peut imaginer, par exemple, de réduire le nombre de provinces. Il y en a une vingtaine prévue dans la Constitution. On peut les ramener à Cinq, pour, ensuite, créer, comme à l’Union européenne, une présidence tournante. Il faut également voir comment les gens s’y prendre pour organiser cela. C’est question d’y réfléchir. Je fais des tournées en Europe. Je parle avec des étudiants, d’universités pour leur dire que cette façon de démocratiser l’Afrique ne marchera pas.
Finalement, êtes-vous pour ou contre le financement des élections en Afrique ?
Ce n’est pas une question d’être pour ou contre. Vous êtes chez vous à la maison où vous êtes chef de famille. Tout d’un coup, ce sont les autres qui vous nourrissent, vous habillent, etc. Pensez-vous que vous êtes réellement chef de votre maison ? Je ne le pense pas. Donc, le financement, c’est bien parce que c’est de la grâce, de la bonne volonté dont font montre les donateurs. Cependant, cela n’est pas respectable. Soyons sérieux ! Si nous n’avons pas d’argent, pas de moyens pour financer nos propres élections, il vaudrait mieux les arrêter. Et tout de suite.Mais cela débouche sur des conflits …
Tout à fait, sur du feu. En plus, cela nous distrait. Chaque fois, nous n’avons pas le temps d’élaborer des projets, de construire le pays. Ces élections nous divisent. Nous avons un millier de partis politiques qui ne prêchent que la division : votez pour moi parce que je suis ceci, cela. Mais les pays africains continuent à s’embourber. Et les Africains sont entraînés dans une distraction …
A vous entendre parler, vous êtes nostalgique des partis-Etats, des partis uniques pour lesquels les élections n’étaient pas démocratiques et libres et n’entraînaient pas de conflits comme aujourd’hui ?
Vous n’êtes pas le premier à m’accuser d’être ami des dictateurs. Partout où je passe en Europe, j’ose défendre mon idée. Je vous fais remarquer que le contraire de Dieu n’est pas le Diable. Cela veut dire qu’à part Dieu, il y a Bouddha, etc. Donc, il existe plusieurs moyens pour organiser son pays. Le président français Sarkozy a dit que l’Africain n’est jamais entré dans l’Histoire. Pensez-vous qu’en entrant dans l’histoire démocratique de Sarkozy que vous allez entrer dans l’histoire du monde ? Que les intellectuels africains se réveillent. Qu’ils réfléchissent sur un modèle qui convient pour les Africains. D’ailleurs, une copie de modèle africain : passez dans les villages, vous allez voir que la succession se passe sans problème. Pourquoi devons-nous toujours tourner nos regards vers des modèles fabriqués ailleurs ? Pourquoi devons-nous être transportés dans un Boeing dont on ne connaît pas la technologie et pour lequel on ne sait où trouver les pièces de rechange. Les Africains sont là comme des pilotes et tout se passe ailleurs. Ce n’est pas possible !
Tel que vous le tenez, votre discours est-il compris et suivi en Europe ?
Mon problème n’est pas d’être compris ni d’être suivi. Mais c’est celui de me réveiller. Et je trouve que c’est mon devoir. Ce n’est pas un discours qui profite à tout le monde. On m’appelle ami du Diable, des dictateurs, etc. Je l’accepte aujourd’hui. Mais je constate qu’après les élections, ce sont des armes blanches et des armes à feu. Des gens s’entre-tuent. Dois-je accepter cela ou accepter d’être accusés de tous les noms. Alors, prenez-moi pour un ami du Diable, je l’accepte. C’est la réalité qui va me donner raison ou tort. Je m’en fous de qualificatif qu’on peut m’attribuer de partout.
Le discours que vous tenez est l’opposé du discours classique de démocratie tenu par les Africanistes occidentaux.
Si tous les philosophes européens qui ont réfléchi sur la démocratie vivaient encore, j’allais leur poser la question sur ce qui se passe actuellement en RDC. Ils allaient, j en suis sûr, développer leur façon de voir les choses. Les Africains ne doivent pas dormir. Ils doivent trouver un cadre où ils peuvent discuter de ce qui existe, notamment les élections et la démocratie. Mais quelles élections ! Quelle démocratie ! Nous sommes en Afrique avec une galaxie de tribus. C’est vrai que c’est une richesse. Mais il y a toujours quelques séparations, conflits. Ajouter à cela des conflits soi-disant démocratiques. Nous sommes en train de brûler notre propre maison qui s’appelle l’Afrique. Et si nous ne voulons pas éteindre le feu, alors restons dans ce cadre. Mais, moi, je sors de ce cadre-là en disant que ce que nous sommes en train de vivre n’est pas la démocratie.
Vous méfiez-vous alors de tous les discours développés par les scientifiques occidentaux selon lesquels la démocratie est bonne pour l’Afrique lorsqu’elle passe par les élections ?
Les scientifiques occidentaux sont dans un environnement où le tribalisme, vécu en Afrique n’existe pas. Un tribalisme qui n’est pas dans le sens négatif du terme parce que nous appartenons tous à une tribu. Mais les Occidentaux ne sont plus dans ce cadre-là. Ils sont dans un cadre nationaliste où cette vision démocratique peut se passer très correctement. Quant aux Africains, ils ont besoin d’une union, d’être ensemble pour bâtir leurs pays dépourvus de tout. Sous d’autres cieux, des gens qui pensent à la force nucléaire alors qu’en Afrique, on pense encore à ce que l’on va manger, on cherche à avoir du savon, etc. Je ne pense pas que c’est avec le débat démocratique que nous pourrons avoir tout cela.
D’ailleurs, la démocratie ne peut être construite que sur quelque chose. Il faut d’abord avoir un Etat qui s’occupe de tout le monde, de la sécurité, etc. Ensuite, avoir un état de droit. Et enfin, asseoir la démocratie. On ne peut pas asseoir la démocratie sur un vide.
Donc, je suis contre les élections. Je convie tout le monde à ce débat. Je tiens ce discours aussi bien en Europe que dans certains pays africains où cela passe pas très mal. Mais mieux vaut un imbécile qui réfléchit très mal qu’un intellectuel qui ne réfléchit pas du tout.
Pour ce qui est de la situation en Côte d’Ivoire, comment, en tant qu’Africain vivant en Europe, voyez-vous la crise entre Gbagbo et Ouattara ?
La crise en Côte d’Ivoire est tout à fait logique. Elle pouvait se passer dans n’importe quel pays en Afrique. C’est une crise qui ne vient pas des Occidentaux. Elle émane des Africains eux-mêmes. Nous sommes allés dans la logique de vivre une démocratie nous imposée par les autres. Qui sait si c’est Ouattara ou Gbagbo qui a réellement gagné les élections ? la Côte d’Ivoire est divisée : il y a le Nord et le Sud. Dans le Nord, le nombre de votants était supérieur à celui des enrôlés. L’ONU qui n’a jamais résolu un seul problème en Afrique qui pointe Ouattara gagnant. Je ne suis ni pro Gbagbo ni pro Ouattara. Ce qui se passe en Côte d’Ivoire, c’est le début d’une catastrophe qui va s’étendre partout en Afrique si on n’arrête pas ce schéma de démocratisation de ce continent qui n’est pas du tout la démocratie.
Cela signifie qu’il ne faut pas accepter cette démocratie imposée de l’extérieur parce que cela cache des intérêts?
Ce n’est pas une chemise prêt-à-porter. Il faut d’abord définir le pays. Nous n’avons pas de pays modèles. Par exemple, nous ne pouvons pas appliquer en RDC, en Côte d’Ivoire, en Zambie, la démocratie telle que vécue aux Pays-Bas, en France, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis. Chaque nation a une certaine dynamique qui doit mener vers une démocratisation. Nous sommes un continent démocratique. Je vous ai parlé de ce qui se passe dans nos villages sur la passation du pouvoir. Alors, pourquoi ne pouvons-nous pas nous y ressourcer ? Pourquoi ne pouvons-nous pas rester un seul instant à réfléchir là-dessus. Je suis tous les débats. Tout le monde est embourbé dans un cadre. Il n’y a personne qui en sort pour voir plus loin. Il faut sortir de ce cadre démocratique, qui vous emballe parce que vous ne voyez plus rien du tout. Sortez de là comme je l’ai fait et vous allez voir que c’est une catastrophe humanitaire. Après le VIH/Sida, ce sont les élections qui tuent en Afrique.
Voulez-vous qu’on revienne à l’Afrique ancienne où les gens s’imposaient ?
Je voudrais que l’Africain réfléchisse profondément. Les partis politiques prêchent la division. Il y a la multiplicité des instances qui ne servent à rien du tout. Le Congo n’a pas d’argent. On peut demander à tous les Congolais de cotiser chacun ne fût-ce que 2 dollars pour organiser nos propres élections. Si vous dites que les Occidentaux vous imposent leur vision, mais pourquoi leur demander de l’argent pour organiser vos propres élections ? Non, nous ne sommes pas un pays souverain. Et on ne cherche pas à balkaniser le Congo. Ce sont les Congolais qui se balkanisent eux-mêmes en cherchant le financement des élections ailleurs. C’est ainsi que la prise de décisions des Congolais ou des Africains, c’est la volonté des donateurs qui est faite.
On va dire que vous donnez raison au pouvoir actuel en RDC qui dit qu’il va financer seul les élections sans l’aide extérieure ?
Je ne donne pas raison à qui que ce soit. J’invite tout le monde à réfléchir ne fût-ce pendant une seule minute en dehors d’un certain cadre donné. On est en train de discuter, une fois de plus, dans un cadre pré-défini. Et c’est cela le danger des Africains, du continent noir.
René Dumont a, en 1962, écrit le livre intitulé « L’Afrique est mal partie ». Et il y en a qui disent que ce continent n’est pas encore parti. Vous venez de reprendre Sarkozy qui dit que l’Africain n’est jamais entré dans l’Histoire. Avec la situation de misère, de guerres que connaît l’Afrique, ne peut-on pas donner raison à ces gens qu’on peut appeler des prophètes de malheur ?
Il n’y a pas de prophètes de malheur. On m’appelle aussi un pessimiste africain. Je peux être également prophète de malheur. Mais il faut tout simplement arrêter de suivre ce que les autres disent mais ce que, nous-mêmes, nous disons. Chirac disait aussi que l’Africain n’est pas encore prêt pour la démocratie. Mais laquelle ? Celle de Chirac ? C’est parce que nous suivons cette démocratie de Chirac que nous n’allons pas être prêts à accéder à cette démocratie. L’Europe ne s’est pas construite sur la démocratisation mais sur l’économie. Aujourd’hui, nous devons d’abord construire la démocratie avant de faire asseoir la démocratie qui ne peut être l’affaire des illettrés, des gens qui ne savent pas suivre les débats, car on va les influencer, les corrompre. On vient vers l’électeur – qui ne l’est pas du tout – pour lui donner à boire, des T-shirts et autres biens. Et, c’est parti.
Pour répondre à votre question, l’Afrique n’est pas encore au niveau de zéro. Mon plaidoyer consiste à travailler pour arriver à atteindre ce niveau et commencer à construire la fondation qui n’est pas encore bâtie. Il n’y a pas d’enseignement …
On accuse le monde occidental d’avoir soutenu une dictature en RDC ? Donc, on ne peut pas dire que l’Afrique est malade parce que les Africains sont des patients ? Ainsi, il y a une part des responsabilités du monde occidental ?
La responsabilité du monde occidental est là et sera toujours-là. L’Occident ne viendra pas ici pour servir les Africains. Il ne vient pas pour leurs beaux yeux, mais pour leurs intérêts. Sarkozy n’a pas effectué le déplacement de la RDC pour louer l’équipe nationale de football. C’est l’uranium qui l’intéresse pour la force nucléaire de la France. Il n’a pas été élu président de ce pays pour faire plaisir aux Congolais. C’est aux Africains de voir dans ce jeu globalisé comment ils peuvent jouer leur jeu. Il ne faut pas laisser ce jeu être joué par les autres comme on le fait jusque là.
Vous semblez dire que les Africains sont des naïfs ?
Je crois que c’est l’intellectuel africain qui est un peu fatigué intellectuellement. Il ne veut plus réfléchir. Il s’adonne à saisir de petits moments pour des intérêts égoïstes. Il fait un discours qui plaît. Quand j’en parle, ce n’est pas parce que je suis content de cette situation parce que je dois parler devant la caméra. Non. C’est une confrontation avec moi-même, une confrontation avec ma propre intelligence. C’est comme cela que l’Africain devrait se comporter. Il ne faut pas avoir une naïveté intellectuelle, une fatigue intellectuelle en pensant que tout va nous tomber du ciel, de Paris ou d’Amsterdam. Réfléchissons à partir d’ici et cela sera à notre avantage.Avec la mondialisation, il faudrait que les Africains essaient de réfléchir pour savoir identifier là où se trouvent leurs intérêts ?
Il faut avoir une stratégie. Pendant mon dernier séjour en RDC, j’ai rencontré beaucoup d’anciens de l’Institut Makanda Kabobi. A l’époque de Mobutu, il y avait des stratèges dans tous les domaines. Même si ceux-ci étaient mal exploités, mais il fallait quand même avoir des gens pour réfléchir. Alors, réfléchissons individuellement, collectivement et on va sortir de cette crise.
Donc, on peut construire l’Afrique d’une autre manière sans la démocratisation ?
Il faut arrêter avec les élections. Elles nous tuent. C’est pire que le Sida. Que les politiciens, de gauche comme de droite, se rencontrent, se parlent. Qu’ils se disent qu’ils aiment ce pays, ce continent et cherchent une autre issue de sortie. Je vous assure, une fois de plus, que l’issue des urnes, c’es le feu que, nous-mêmes Africains, nous mettons à notre propre maison qu’est l’Afrique. On va brûler ce contient au lieu de le sauver.
Auteur de «Democratie kun-je niet eten», «La démocratie ne se mange pas», publié aux Pas-Bas
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