mercredi 19 janvier 2011

Tunisie : comment des pouvoirs forts et certaines puissances fabriquent l’instabilité.


J’avais d’abord entendu le jeudi 13 janvier, sur France 2 alors que la révolte populaire battait son plein, que « la communauté internationale, en particulier la France, élevait le ton face aux massacres des populations ». Puis le vendredi 14, sur le même plateau de France 2, alors que Ben Ali, sous la pression de la rue venait de démissionner, de la bouche de Ben Yahmed, directeur adjoint de Jeune Afrique, que ce qui se passait en Tunisie devait servir de leçon aux chefs d’État du monde arabe et de l’Afrique. Il manquait d’ajouter, à mon avis, la communauté internationale...et en particulier la France. Ou si elle était évoquée, sur ce plateau, c’était par la déclaration de Michèle Alliot-Marie, ministre française des Affaires Étrangères, rapportée et critiquée par Serge Moati : La France se tiendrait prête ( avant la chute de Ben Ali ) à aider le gouvernement tunisien à maîtriser la situation. Suggérant que „ le savoir-faire, reconnu dans le monde entier, de nos forces de sécurité permette de régler des situations sécuritaires de ce type„[1]. Pour Serge Moati, cette déclaration était une maladresse. Seulement une maladresse ou une constante de l’attitude de la « communauté internationale » face au pouvoir fort ? En tout cas, il y eut un silence de la part de Laurent Delahousse qui dirigeait le débat, après cette remarque de Serge Moati, silence peut-être à l’image de l’attitude de la France officielle après le déclenchement de ce qu’on appelle désormais la Révolution du Jasmin.
Myopie ou cécité totale, ou encore yeux volontairement fermés, hypocrisie ou pragmatisme, cynisme ou réalisme ? La communauté internationale, en particulier la France, qui élève le ton pour condamner les massacres de populations (66 morts selon certaines sources) est la même qui conseille, installe, soutient les pouvoirs forts et les aide à maîtriser la situation quand les peuples se révoltent. Ce qui m’a plu dans ces émissions du jeudi et du vendredi, c’est l’allusion à la politique de la France face à Ben Ali qui n’a pas changé depuis l’accession de ce dernier au pouvoir, le 7 novembre 1987, que ce soit sous Mitterrand, sous Chirac ou encore sous Sarkozy : droits de l’Homme et démocratie ne sont pas sur la liste des sujets à aborder avec le pouvoir tunisien. Ou plutôt, la démocratie y est, mais dans une acception bien particulière que définit Chirac. Florence Beaugé a écrit : Sourde, aveugle, voire cynique, l’Union Européenne, la France en tête, lui manifeste un soutien sans faille, au risque de contribuer à ce qu’elle prétend combattre : la montée de l’islamisme, „Le premier des droits de l’homme, c’est de manger ( ...) de ce point de vue, la Tunisie est en avance sur beaucoup de pays“, déclare Chirac, lors d’une visite officielle en décembre 2003[3].
Or, c’est précisément l’absence de ce premier droit de l’homme, le « bien manger » qui a provoqué la révolte à l’origine de la chute de Ben Ali quand un homme n’en pouvant plus s’est immolé par le feu, quand des milliers de Tunisiens n’en pouvant plus sont descendus dans la rue, d’abord pour réclamer la baisse des prix des produits de première nécessité, puis le départ pur et simple du chef de l’État. Les yeux de la communauté internationale se sont alors peut-être ouverts sur la nature du régime caractérisé non seulement par l’absence des libertés et les violations systématiques des droits de l’homme, la corruption, mais aussi par cette flagrante injustice qui permet à une famille, celle de l’épouse du président tunisien de détenir le monopole dans les affaires les plus juteuses du pays. Sarkozy est-il allé plus loin que Chirac dans la politique des yeux ( volontairement ) fermés sur les maux qui rongent la société tunisienne et qui sont, forcément, à moyen ou à long terme, facteurs de déstabilisation d’un État ? Pour Jean-François Bayart, directeur de recherches au CNRS, dans le dossier tunisien, le gouvernement de Nicolas Sarkozy a pulvérisé les records de l’insanité et de la cécité politiques...
En 2007, lors d’une visite à Tunis, il avait trouvé que tout allait bien, que les droits de l’Homme étaient respectés ( et pas question surtout que Rama Yade, alors Secrétaire d’État aux droits de l’Homme reçoive les responsables des organisations œuvrant dans ce domaine et pas question non plus qu’elle réédite le coup qu’elle aurait fait, paraît-il, à Denis Sassou Ngesso, à qui elle aurait refusé de serrer la main, pour exprimer sa désapprobation de la violation des droits de l’Homme par le dictateur congolais ). Sarkozy était venu vendre son idée de l’Union pour la Méditerranée (UPM ) qui, à l’instar de son UMP qui lui a permis de prendre le pouvoir en France, devait agrandir sa puissance personnelle au-delà de l’Hexagone. L’accueil enthousiaste que fit Ben Ali, intéressé, comme il le dit lui-même, à cette idée, porta Sarkozy „aux anges“, comme l’écrivait le journaliste de Libération, Antoine Guiral. Ben Ali comme un pion sur l’échiquier de la grandeur de la France, ou plutôt de Sarkozy, son hyper-président, en Méditerranée et dans le Moyen-Orient, c’était l’essentiel. Comme naguère Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy estime qu’en dépit des critiques qui lui sont faites, la Tunisie "est en cheminement vers la démocratie"[4] On voit aujourd’hui où ce cheminement a conduit.
Un autre journaliste français, de Libération avait pu écrire „ A Tunis, Sarkozy bénit Ben Ali „[5]. Les 28, 29 et 30 avril 2008, Sarkozy rééditera son exploit, dans cette gymnastique forcenée à laquelle sont rompus les dirigeants français : „ Certains sont bien sévères avec la Tunisie qui développe sur bien des points, l’ouverture et la tolérance „[6]. Sadam Hussein avait été béni par les présidents américains ( avant Bush père et l’invasion du Koweït ), français ( il était le de Gaulle du Moyen-Orient, selon Chirac)...Eyadema, « une chance pour le Togo, » selon Charles Pasqua, abondamment béni, Houphouet, le Sage de l’Afrique, n’en parlons plus. Et on peut constater le « riche héritage » pour parler comme La Fontaine, que ces hommes ont laissé à leur pays en matière de stabilité. Bien sûr qu’il faut éviter l’amalgame et la confusion, à propos de l’Irak par exemple : la communauté internationale, dans son ensemble a bien réagi après l’invasion du Koweït ; elle n’était pas d’accord dans son ensemble sur l’intervention contre Sadam Hussein et cela aussi était positif. Mais une certaine complaisance, une certaine flatterie pour des raisons économiques, de pétrole notamment, n’ont-elles pas fait croire à Sadam qu’il était, non seulement le „de Gaulle“, mais aussi le „Napoléon“ du Moyen-Orient ?
Le problème est que, en Afrique comme dans le monde arabe, peut-être plus en Afrique que dans le monde arabe, nous croyons plus à la bénédiction des puissants qu’à la force de nos peuples, que nous recherchons plus cette bénédiction que cette force. Et le problème, en Occident, c’est de croire qu’il suffit que „ la communauté internationale „ bénisse un régime pour qu’il devienne effectivement béni, c’est-à-dire fort et stable, un rempart contre tout ce que l’on veut combattre. Pendant combien de temps ? Au profit de qui ? On ne se pose pas beaucoup ces questions.
La raison de cette bénédiction est bien loin d’être les bienfaits du régime en question pour sa population : „ La Tunisie est un rempart contre l’islamisme „. Il y a, en Tunisie, comme en Irak, comme en Côte d’Ivoire, comme au Togo... un parlement, des cours de justice etc. Mais, lorsque ces institutions qui devraient servir de contre-pouvoirs, inféodées, remplissent juste des fonctions de chambres d’enregistrement ou sont utilisées pour exécuter la volonté du pouvoir dit fort, quel autre moyen le peuple a-t-il de s’exprimer que la révolte violente, l’anarchie, la rébellion... ?
Laurent Delahousse, le journaliste qui présentait l’édition de 20 h le vendredi 14 a demandé aux personnalités présentes s’il fallait « accompagner le peuple tunisien « dans sa révolution, bien entendu. La réponse ne s’est pas fait attendre. Elle venait de Bertrand Delanoë, maire de Paris, né en Tunisie et qui y a de nombreux amis, qui avait à plusieurs reprises demandé audience à Ben Ali, mais que le président tunisien avait refusé de recevoir, parce qu’il fréquentait les opposants à son régime : „ Les Tunisiens sont des gens très instruits, les Tunisiens sont assez grands pour tenir en main leur propre destin“ . Quel type d’accompagnement ? Et de qui doit-on l’attendre ? De ceux-là mêmes qui, durant des décennies ont béni le régime honni dont le peuple tunisien vient de se libérer ? De ceux qui étaient prêts à aider Ben Ali à se maintenir au pouvoir contre la volonté du peuple tunisien ? Je cherche en vain la logique de cette question.
Peut-être est-elle dans le fait qu’ils ont, au vu du nombre de victimes tombées sous les balles des policiers et des militaires pendant les émeutes, « élevé le ton » après avoir gardé le silence sur les autres victimes du régime, victimes de tortures, d’emprisonnements arbitraires, en particulier sur le cas d’Abderrahmane Tlili, un ancien candidat à la présidentielle, également incarcéré[7] et aussi sur la kleptomanie gangreneuse de Ben Ali et de sa famille.
Peut-être, le même réalisme que certains pourraient trouver cynique est-il aussi le principe qui a guidé le gouvernement français dans sa décision, finalement, de ne plus accueillir sur son sol le président déchu, dont l’avion n’a pu se poser qu’en Arabie Saoudite ce samedi 15 janvier, alors que des dispositions semblaient bien être prises pour son exil en France. En tout cas, ce réalisme nous prouve que ce n’est pour les beaux yeux, ni des dictateurs, ni des peuples que les grandes puissances peuvent être, tantôt du côté du pouvoir, tantôt de celui de ses opposants. Ce n’est pas qu’il faille refuser tout apport de la communauté internationale, ou plutôt des grandes puissances, mais les Togolais ont appris à être sceptiques à ce sujet. On se rappelle les applaudissements qui saluaient les entrées dans la salle de la Conférence nationale des ambassadeurs de France, des États-Unis et de l’Allemagne. Leur présence en ces lieux dissuadait peut-être Eyadema de perpétrer ses coups de force contre ces assises, mais au final, qu’est-ce que cela a donné ?
Cette présence dans la salle a-t-elle empêché les nombreux massacres qui ont suivi la conférence ? L’idée que la communauté internationale, c’est-à-dire les grandes puissances qui parlent en son nom détenait le secret de notre salut était évidente. Il fallait l’émouvoir : c’est ainsi que des foules de manifestants traînaient en procession les cadavres des victimes du régime, en particulier celles repêchées dans la lagune de Bè, devant les ambassades de ces grandes puissances. Mais, cela a-t-il permis d’arrêter les massacres ? Peut-être aussi que ces ambassadeurs, par leur intervention directe dans la vie politique togolaise, après la révolte de la jeunesse du 5 Octobre, protégeaient Eyadema et les tenants de son régime contre d’éventuels actes de règlement de compte de la population longtemps brimée. Loin de moi le besoin de faire un procès d’intention aux chancelleries étrangères qui à certains moments ont pu sauver la vie à des opposants togolais (je pense en particulier à François Boko réfugié à l’ambassade d’Allemagne en 2005 ), mais ces chancelleries n’avaient-elles pas aussi cherché en même temps à rassurer le régime ?
Nous savons aussi gré aux ministres allemand et français des Affaires Étrangères d’avoir été aux côtés du peuple togolais pendant les heures tragiques de la lutte pour la démocratie ; mais leur présence au Togo le 25 janvier 1993 n’avait pas pu empêcher ce jour-là les tueries de Fréau Jardin ( environ 200 morts). Ce que je veux dire c’est qu’avant tout, en Tunisie comme au Togo, le salut ne peut venir que du peuple.
J’ai entendu un compatriote qui regardait avec moi à la télévision les événements de Tunisie s’exclamer : « Awo, miade !  » (O, notre pays ) voulant dire par là, : quand connaîtrons-nous cette révolution populaire chez nous ? Cependant, le même type d’événement, nous l’avons connu chez nous le 5 Octobre 1990. La question est simplement de savoir pourquoi cela n’a pas débouché sur une véritable révolution comme en Tunisie.
Suffit-il pour nous rendre crédible la communauté internationale, en particulier la France, qu’elle „ élève le ton“ (comme elle a toujours élevé la voix pour louanger le pouvoir fort ), lorsque ce pouvoir fait des dizaines ou même des centaines de morts ? Cela suffit-il au point que nous appelions les grandes puissances à „accompagner“ nos peuples dans les heures de leurs révolutions ?
La situation de désordre, d’anarchie et de règlements de compte ( en particulier les arrestations d’anciens responsables et miliciens du régime ), qui peut prédire pendant combien de temps elle durera encore ? Qui peut prédire jusqu’où le mouvement s’étendra par contagion ? Déjà, en Algérie voisine où pour des raisons presque semblables à celles de la Tunisie, la révolte a été déclenchée et où un homme s’est également immolé par le feu, le calme que l’on prétend revenu peut bien n’être que très précaire, de surface. On peut se poser les mêmes questions au sujet de la violence en Irak, de la tension en Côte d’Ivoire très divisée, de la crise togolaise née d’élections frauduleuses et de massacres de la population bénis par la „ communauté internationale“, du Congo-Brazza au régime de coups de force permanents que soutient la France, de la situation dans tous ces pays qui ont connu ou connaissent encore un pouvoir sans partage, sans contre-pouvoirs réels.
Ben Ali aux abois avait multiplié les gestes d’apaisement, fait des promesses, en particulier celle de ne plus se présenter aux élections présidentielles à la fin de son mandat en 2015, en vain. D’où lui venait subitement cette sagesse ? Peut-être de ceux-là mêmes devant qui Eyadema avait juré de ne plus briguer de mandat présidentiel [8] . On connaît la suite. En tout cas, la recette existait déjà et cette „sagesse“ subite ne venait pas des institutions instrumentalisées de la Tunisie sous son règne. Il a fallu que le peuple tunisien souverain l’y accule.
Sénouvo Agbota ZINSOU
[1] Un appel au gouvernement français, sept intellectuels français fustigent le silence de Paris, publié par Le Monde du 17 janvier 2011 [2] Florence Beaugé, Un dictateur honni par son peuple et choyé par les dirigeants occidentaux, Le Monde du 17 janvier 2011.
[3] Jean-François Bayart, Indécences franco-tunisiennes, Mediapart.fr du 17 janvier 2011
[4] Le Monde | 11.07.07 | 10h54, envoyés spéciaux : Un cheminement vers la démocratie
[5] Antoine Guiral, Libération du 12 juillet 2007
[6] Cité par Le Monde du lundi 17 janvier 2011, Une France très protectrice, de Raphaëlle Baqué et Jean-Pierre Tuquoi
[7] Le Monde | 11.07.07 | 10h54, envoyés spéciaux
[8] Allusion à une promesse faite par Eyadema devant Chirac, en visite d’État à Lomé en 1998

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire