Lundi, 14 Février 2011

Ch. A. Diop est d’abord celui dont le nom demeurera « attaché à jamais à la renaissance de l’histoire africaine. Ses travaux ont permis de lever le voile sur des pans entiers du passé de l’Afrique permettant en même temps de combler de graves lacunes dans la connaissance de l’évolution générale de l’humanité. Ils ont permis, en outre, aux Africains de mieux retrouver une part importante de leur mémoire collective où ils peuvent le mieux percevoir les fondements de leur identité culturelle ».
LE PROBLEME DE L’HISTOIRE AFRICAINE
Il faut descendre sur le terrain précis où CH. A. Diop n’est pas seulement l’un des esprits les plus créatifs de notre continent mais aussi un homme de science dont les travaux sur l’Egypte ancienne constituent, par leur caractère révolutionnaire, un défi permanent.
Comme l’a bien souligné J. Ki Zerbo, ce qui caractérise Ch. A, Diop, c’est « la volonté farouche de redresser l’histoire, de réordonner l’imago Mundi, et par une révolution de type copernicien, de replacer le soleil au centre du système. Travail titanesque qui provoquait les sarcasmes des uns, la stupeur des autres et généralement le scandale chez tous les savants qui, parce que le statu quo d’alors était borgne, se refusaient à le dévisager en face et préféraient le regarder de profil. Cette vérité fondamentale de la contribution décisive des Noirs au progrès de l’humanité (...), notre frère Cheikh s’en empara comme Prométhée ravissant le feu à l’Olympe des Dieux ».
Pour l’homme africain, le rapport à cette vérité est constitutif de sa conscience. Il faut en ressaisir tout le poids pour comprendre où veut en venir cet égyptologue noir quand il entreprend la remontée aux sources du Nil. Pour découvrir et défendre cette vérité, Ch. A. Diop a consacré l’essentiel de sa vie. Il s’y est employé à travers les étapes de sa recherche et les grands moments de la culture noire, depuis la fondation de la revue Présence Africaine jusqu’à la tenue des congrès des écrivains et artistes noirs, la création de la Société africaine de culture et la célébration du premier festival mondial des Arts nègres où il a joué un rôle éminent.
COMBAT QUI ENGAGE L’AVENIR DE L’HOMME AFRICAIN
Pendant plus de trente ans, cette aventure prométhéenne s’est poursuivie dans les livres et les articles, les conférences et les colloques, les débats et les communications par lesquels cet homme est apparu comme l’une des grandes voix du monde noir. Un seul souci anime cette vie vouée à la recherche : restaurer la conscience historique des peuples africains. Rendre hommage à CH. A. Diop, c’est aussi rappeler le sens d’une oeuvre qui a modifié le paysage scientifique de notre temps. C’est ce que nous nous proposons de tenter en remontant à l’origine du combat qui engage l’avenir de l’homme africain.
Le choix de ce terrain ne saurait surprendre chez un penseur africain. Dans le contexte où l’anthropologie se constitue comme une science des sociétés primitives, l’histoire n’est-elle pas cette dimension de l’existence humaine dont on pense, en Occident, que les Noirs sont dépourvus ? Il n’est pas utile de revenir ici aux affirmations de Hegel pour lequel le continent africain n’a pas, « à proprement parler, une histoire » et qui, de ce fait, laisse « l’Afrique pour n’en plus en faire mention par la suite ». Car « ce que nous comprenonsn en sommen sous le nom d’Afrique, c’est un monde historique non développé, entièrement prisonnier de l’esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l’histoire universelle ». L’Europe coloniale ne s’est pas contentée de retenir cette leçon du maître. Elle l’a pratiquée fidèlement à travers ses institutions comme le rappellent les programmes d’enseignement en Afrique noire.
Au moment où CH. A. Diop travaille sur les origines nègres de l’Egypte ancienne, les jeunes africains ont pour manuel scolaire de base Mamadou et Bineta où l’on retrouve, précisément, les appareils idéologiques de la colonisation. Il y aurait lieu de restituer l’image de l’Afrique qui se dégage des lectures, des dictées ou des récits par lesquels les écoliers sages et laborieux apprennent le français. Moussa et Gigla, qui ont été remplacés en 1931 par Mamadou et Bineta devenus grands, sont appelés à découvrir à travers Les contes de la brousse et de la forêt (1932) et bien d’autres lectures vivantes le contraste entre les « primitifs » et les « civilisés».
FAÇONNE A L’IMAGE DE SON MAITRE
A partir de l’univers européen où le manuel les introduit, Mamadou et Bineta qui sont ici des prototypes de colonisés confrontent la case indigène et la maison moderne, les techniques et les habitudes des indigènes avec l’image de l’Europe et de sa civilisation. Face au village « un peu sauvage » de Mamadou et Bineta, se dresse Paris, cette ville de rêve pour laquelle l’enseignement cherche à susciter l’émerveillement dans la mesure où elle est le symbole de la civilisation dont se souviennent les vieux tirailleurs noirs.
Telle est la toile de fond de l’enseignement en Afrique noire. Pour les jeunes Africains des années Cinquante, l’école fait d’autant plus rêver à la ville et à l’Europe que l’image des Noirs et de leurs sociétés est celle des peuples sauvages. En les délivrant de cette situation, l’école doit les élever à un « stade » supérieur où, façonné à l’image de son maître, le colonisé renonce à ses origines pour assumer l’histoire des « civilisés ». Aussi l’enfant noir apprend-t-il que ses ancêtres, ce sont les Gaulois « aux yeux bleus et aux cheveux longs. » Foncièrement assimilationniste, l’enseignement colonial vise à produire des « peaux noires et masques blancs ». Pour y parvenir, l’obligation de tout apprendre dans la langue de l’étranger ne suffit pas : l’enseignement de l’histoire contribue à atteindre les objectifs de la politique de l’éducation.
Il doit tendre à montrer que la France est une nation riche, puissante, capable de se faire respecter, mais en même temps, grande pour la noblesse des sentiments, généreuse et n’ayant jamais reculé devant les sacrifices d’hommes et d’argent pour délivrer les peuples asservis ou pour apporter aux peuplades sauvages avec la paix, les bienfaits de la civilisation. Dans cette perspective, « quant à notre histoire nationale, elle devra surtout fournir à l’âme indigène des exemples héroïques et exciter en elle l’admiration ».
Appelé à se regarder dans le miroir d’autrui, le jeune écolier africain découvre qu’il a besoin de la colonisation pour accéder au bien-être et à la paix. Cela suppose qu’avant la pénétration européenne, les indigènes vivaient dans la barbarie. L’Afrique est une terre de sauvages; elle réclame la présence de l’homme blanc seul parvenu à un degré supérieur de civilisation.
Dès l’âge de 10-12 ans, les enfants noirs reçoivent ce message à travers l’enseignement de l’histoire. Ce qui se rapporte au passé africain devant être considéré comme « primitif » et « païen », il faut non seulement l’exclure des programmes officiels mais en avoir honte. Par ses principes et ses méthodes, l’enseignement colonial est destiné à provoquer un sentiment de frustration et, en définitive, une véritable amnésie collective. II ne s’agit pas ici d’une vue de l’esprit.
Dans un témoignage émouvant, Alioune Diop écrit « Je me souviens de mon enfance où, passionné d’histoires et d’héroïsme, nous chantions avec des camarades blancs des chansons anciennes, héritage des guerres de la révolution ou de Napoléon. Mon enthousiasme, j’eus la même sensation plus tard dans les auberges de la jeunesse, s’arrêtait net après les premières strophes à la pensée que ces amis avec lesquels j’avais tant de liens et d’espoirs communs, je n’avais pas les mêmes ancêtres qu’eux. »
LE RESPECT DU REEL
Telle est la condition des jeunes Africains des années cinquante face à la question de leur origine. Ces jeunes ne se retrouvent, à partir des ouvrages occidentaux, que devant « la nuit noire », incapables de dire ce que faisaient leurs ancêtres sur le continent depuis la préhistoire. Dans ce contexte, éclate la révolution culturelle préparée par CH. A. Diop qui, au coeur de la crise du colonialisme, met en évidence l’importance de la mémoire pour les nouvelles générations d’Africains. En un sens, l’histoire résume la conscience qu’un peuple a de lui-même et engage la totalité de l’existence humaine dans son devenir. Aussi pour le Noir, retrouver sa mémoire, c’est se donner un axe de référence afin de reconquérir ce qui a été confisqué au profit de l’Occident.
Pour se libérer, il faut donc commencer par reprendre conscience de son passé en posant le problème de l’histoire africaine. CH. A. Diop ouvre aux colonisés un chemin de libération. En rétablissant « la clarté sur un point d’histoire qui n’est devenu réellement obscur qu’(...) avec l’apogée de l’impérialisme », l’égyptologue permet au « nègre de ressaisir la continuité de son passé historique national, de tirer de celui-ci le bénéfice moral nécessaire pour reconquérir sa place dans le monde moderne ».
A travers la recherche sur l’origine nègre de la civilisation égyptienne, il s’agit donc de la reconquête de la mémoire indispensable à la redéfinition de soi et à l’élaboration de l’avenir. CH. A. Diop insiste sur l’importance de cette recherche sur une question décisive où les maîtres de vérité n’ont souvent enseigné aux Africains qu’une somme d’erreurs : la perte de la mémoire doit être considérée chez les colonisés comme l’un des effets culturels de l’oppression politique et de la violence symbolique. « Faire croire au nègre qu’il n’a jamais été responsable de quoi que ce soit de valable, même pas de ce qui existe chez lui », relève de l’intoxication. Cela ne peut que faciliter « l’abandon, le renoncement à toute aspiration nationale. On renforce les réflexes de subordination chez ceux qui étaient déjà aliénés ». L’histoire était une arme au service de l’impérialisme européen. Croire qu’il n’y a pour les Noirs d’autre issue à cette situation que l’assimilation, c’est bloquer le processus d’émancipation. Le danger est grave : « le poison culturel savamment inoculé dès la plus petite enfance est devenu partie intégrante de notre substance ».
RECONCILIER L’AFRIQUE ET L’HISTOIRE
Pour s’en défaire, la voie de salut, pense Ch. A. Diop, c’est de détruire « ces armes culturelles redoutables au service de l’occupant ». Devant l’urgence des problèmes de l’heure, « il devient donc indispensable que les Africains se penchent sur leur propre histoire et leur civilisation et étudient celles-ci pour mieux se connaître ; arriver ainsi, par la véritable connaissance de leur passé, à rendre périmées, grotesques et désormais inoffensives ces armes culturelles ».
L’enjeu est de taille. Réconcilier l’Afrique et l’histoire, c’est interroger l’ensemble des discours qui se sont constitués en Europe durant les siècles de l’impérialisme. Ici, la véritable crise des sciences européennes n’est pas celle qui analyse Husserl mais celle qui s’instaure lorsque les indigènes d’Afrique apprennent à étudier l’histoire. L’entreprise n’est pas à l’abri des difficultés et des obstacles multiples.
Et d’abord, l’Africain est-il qualifié pour cette recherche ? Ne doit-il pas attendre, avant de publier les conclusions de ses analyses, que les docteurs ès sciences aient fini d’interroger leur candidat pour que celui-ci se remette au dur travail en tenant compte des corrections de ses maîtres ? Pour vérifier ses hypothèses, Ch. A. Diop n’a pas attendu que les spécialistes lui donnent raison pour pouvoir affirmer que l’Egypte ancienne était « nègre » et se prononcer sur « l’unité culturelle de l’Afrique noire. Sans se soumettre au jury des sociologues et des ethnologues ou des spécialistes des langues africaines, il a engagé l’école historique africaine par ses recherches, en s’appuyant sur les seules méthodes de l’investigation scientifique. Plus précisément, il va devancer les spécialistes et détruire une somme d’erreurs officialisées par l’impérialisme à travers les appareils idéologiques de la violence coloniale. Au nom de la science, il lui faut détruire les mythes imposés par des siècles d’érudition. Consacrer ses « efforts au passé africain qui va de la préhistoire jusqu’à la fin du Moyen-Age, à l’apparition des Etats modernes », c’est retrouver les faits qui ont été longtemps masqués.
CONFONDRE LES SPECIALISTES
La portée « polémique » de cette démarche est bien évidente : si le discours dominant n’est que pure mystification et pseudo-science, « il faut, au nom de la vraie science, lui tenir, sans répit, la « dragée haute», procéder à la destruction irréversible de ses châteaux de cartes ». Cette démolition doit se faire dans la sérénité, en libérant l’histoire de toute méthode intuitive fondée sur la vraisemblance des choses. Travaillant sur le premier ouvrage général d’histoire africaine écrit par un Noir d’expression française, Ch. A. Diop veille d’autant plus à la qualité de sa recherche que son effort scientifique s’inscrit dans un contexte de lutte. On est porté à penser que, parce qu’ils luttent pour leur libération, tout ce que les Noirs peuvent dire dans ce contexte sur le plan de la science ne relève que de la passion anti-colonialiste, il n’y aurait ici, en somme, qu’exagérations ou erreurs mises au compte de la réaction émotionnelle.
Le chercheur africain est trop conscient de l’enjeu de sa recherche pour retomber dans les erreurs qu’il combat. S’il n’a pas à attendre que les spécialistes se prononcent pour retenir ce qu’ils décident de considérer comme vrai, c’est dans la mesure où il sait que son travail ne peut tirer sa valeur que s’il procède avec méthode et reste sur le terrain de l’objectivité. Il s’agit de rectifier l’histoire humaine par une autre démarche que celle des détenteurs de la pseudoscience.
A la limite, Ch. A. Diop se propose de confondre les spécialistes en rappelant, sur la base des faits objectifs et des voix tues, ce qu’on ne peut contester sans être infidèle à l’héritage authentique de la civilisation de l’Occident. Le chercheur africain veut sans cesse ramener « le problème de l’histoire africaine » sur le terrain de « l’exactitude », « le seul qui soit vraiment intéressant et accessible à une science objective ». C’est là qu’il attend « tous ces psychosociologues de circonstance ou de métier » qui « dissimulent leur dérobade » car les raisons qui poussent à écrire n’ont rien à voir avec la véracité ou l’exactitude de ce qu’on écrit. L’obstination de Ch. A. Diop à défendre ses hypothèses sans autre appui que la vérité montre que toute son oeuvre est l’un des grands défis de la science contemporaine.
OBJECTIVITE POUR L’ETUDE DE L’HISTOIRE AFRICAINE
Pour s’entêter dans ces convictions, l’historien africain ne pratique le culte d’aucune autorité sacro-sainte. Il n’est lié que par le respect des faits que rien ne saurait altérer. « Lorsqu’au cours de nos recherches, nous avons abouti à la certitude que l’Egypte ancienne fait partie du monde nègre, cela nous a ébloui et créé autant de difficultés. Je ne pouvais tout de même pas déformer la vérité historique, par complaisance en inventant d’autres origines aux peuples afri-cains pour donner l’impression d’un travail plus ‘sérieux’, plus ‘scientifique’, surtout plus acceptable aux yeux des nombreux spécialistes qui, lorsqu’ils font remonter l’origine de la race noire à quelques millénaires, croient faire une concession majeure. »
A travers la vie et l’oeuvre de l’égyptologue africain, on retrouve cette exigence de fidélité et d’honnêteté intellectuelle qui rappelle le courage de Gaulée devant l’Eglise de son temps. Homme de science et militant anti-colonialiste engagé dans la libération de son peuple, Ch. A. Diop ne peut sacrifier ni la vérité ni la lutte. Il lui faut tenir ce pari difficile en respectant les droits de la raison afin de justifier le sens de son combat. C’est à cette épreuve de l’objectivité que CH. A. Diop soumet l’étude de l’histoire africaine. Dès lors, il n’y a pas de vérité dans ce domaine sans une remise en cause du discours colonial : « La conscience de l’homme moderne ne peut progresser réellement que si elle est résolue à reconnaître explicitement les erreurs d’interprétations scientifiques, même dans le domaine de l’histoire, à revenir sur les falsifications, à dénoncer les frustrations de patrimoines. »
Dans cette perspective, le problème de l’égyptologue noir n’est pas de savoir si l’Afrique a une histoire. Dès le début du 10ème siècle, Delafosse avait commencé à faire découvrir les grands empires de l’Ouest africain. On apprenait que Ghana était, au 10ème siècle, une des plus importantes villes du monde. Les travaux de Delafosse font remonter la création de l’empire de Ghana à 300 après J.-C.
CONTRIBUTION DES NOIRS A L’EVOLUTION DE L’HUMANITE
Par ailleurs, Frobenius avait remis en valeur « la civilisation africaine. » Dans le même sens, Baumann et Westermann publient le seul ouvrage de synthèse ethnologique sur l’Afrique noire. Depuis la révolution cubiste, l’art nègre est à la mode en Europe. On admire la civilisation d’Ife, où l’on trouve un des sommets de l’art mondial. Gnaule révèle les cosmogonies et la métaphysique des Dogons tandis que les récits de voyageurs arabes rappellent la vitalité intellectuelle de l’université de Tombouctou où, au 10ème siècle, Aristote fait l’objet de nombreux commentaires. En Afrique australe, les fouilles sortent de l’oubli les civilisations urbaines du Zimbabwé ouvertes à l’Inde et à la Chine par un commerce florissant. Ces témoignages ruinent peu à peu le mythe d’une Afrique demeurée sauvage avant la pénétration européenne du XVe siècle.
Ce qui reste à déterminer, c’est l’espace-temps auquel doivent se rattacher les manifestations de la culture dont on entreprend l’inventaire dans les différentes régions du continent. Autour de cette question nouvelle s’impose, par la force des choses, la tâche de « redressement » ou de « rétablissement » de l’histoire. Cela n’est possible que si l’on détruit les thèses fantaisistes qui dénaturent les faits en occultant la contribution des Noirs à l’évolution de l’humanité.
Pour passer du « mythe » à la « vérité historique », il faut donc admettre l’« antériorité du fait nègre dans l’histoire de l’humanité », et reconnaître « les origines nègres de l’Egypte ancienne » Tel est le problème fondamental à partir duquel la science peut être dissociée de l’idéologie.
Car, c’est sur ce point précis que s’est développé « le mythe du nègre » dont on peut suivre la naissance dans la pensée occidentale. Autour de ce fait fondamental, l’on a assisté à « la falsification moderne de l’histoire ». Le mensonge ne peut céder la place à la vérité que si le savoir assume le « rôle civilisateur des anciens Egyptiens dans l’histoire de l’humanité ». Il faut ici rappeler un texte capital de Ch. A. Diop : « Berceau de la civilisation pendant 10.000 ans au moment où le reste du monde est plongé dans la barbarie, I’Egypte détruite par toutes ces occupations successives ne jouera plus aucun rôle sur le plan politique, mais n’en continuera pas moins pendant longtemps encore à initier les jeunes peuples méditerranéens (Grecs et Romains, entre autres) aux lumières de la civilisation. Elle restera pendant toute l’antiquité la terre classique où les peuples méditerranéens viendront en pèlerinage pour s’abreuver aux sources des connaissances scientifiques, religieuses, morales, sociales, etc., les plus anciennes que les hommes aient acquises. »
Pour rendre justice au nègre, il faut consentir à lui reconnaître « le rôle du plus ancien guide de l’humanité dans la voie de la civilisation ». Tel est l’enjeu des thèses que Ch. A. Dîop soutient avec une grande érudition à travers une oeuvre immense qui trouve son unité et sa pertinence dans l’affirmation de « l’origine nègre du peuple et de la civilisation de l’Egypte ». Depuis 1954, l’historien africain n’a pas varié sur ce point. En 1967, il écrit : « La science historique, elle-même, ne fournira, sur le passé, toute la lumière qu’on peut attendre d’elle, qu’à partir du moment où elle intégrera dans ses synthèses la composante nègre de l’humanité, dans une proportion en rapport avec le rôle que celle-ci a vraiment joué dans l’histoire. » Or, selon l’égyptologue africain : « Aujourd’hui encore, de tous les peuples de la terre, le nègre d’Afrique noire, seul, peut démontrer de façon exhaustive l’identité d’essence de sa culture avec celle de l’Egypte pharaonique, à telle enseigne que les deux cultures peuvent servir de systèmes de référence réciproques. Il est le seul à pouvoir se reconnaître encore de façon indubitable dans l’univers culturel égyptien, il s’y sent chez lui. »
DE LA CONNAISSANCE HISTORIQUE A LA CONSCIENCE POLITIQUE
A partir de cette «découverte » qui conditionne l’émergence d’une conscience historique, il devient possible de renouveler l’approche des questions africaines en vue d’une connaissance approfondie des réalités du continent. Toute l’oeuvre de Ch. A. Diop tend vers la constitution d’une sorte de nouvel entendement en Afrique à partir de l’Egypte nègre considérée comme un véritable concept opératoire. Le retour à l’Egypte ancienne n’est pas seulement indispensable à l’Afrique contemporaine pour revivifier sa culture dans la mesure où la vallée du Nil représente pour les peuples noirs ce que la Grèce antique fut pour les hommes de la Renaissance. Pour l’historien africain : « Le retour à l’Egypte dans tous les domaines est la condition nécessaire pour réconcilier les civilisations africaines avec l’histoire, pour pouvoir bâtir un corps de sciences humaines modernes, pour rénover la culture africaine. Loin d’être une délectation sur le passé, un regard vers l’Egypte antique est la meilleure façon de concevoir et bâtir notre futur culturel. L’Egypte jouera, dans la culture africaine repensée et rénovée, le même rôle que les antiquités gréco-latines dans la culture occidentale ».
A la limite, « les faits culturels africains ne retrouveront leur sens profond et leur cohérence que par référence à l’Egypte. On ne pourra bâtir un corps de disciplines en sciences qu’en légitimant le retour à l’Egypte ». Ch. A. Diop insiste sur ce point qui demeure l’une de ses convictions les plus profondes. Dans Antériorité des civilisations nègres, il écrit : «Les études africaines ne sortiront du cercle vicieux où elles se meuvent, pour retrouver tout leur sens et toute leur fécondité qu’en s’orientant vers la vallée du Nil.
L’auteur de Nations nègres et culture l’a démontré par sa propre pratique scientifique. C’est ce que révèle l’analyse des grands thèmes de son oeuvre sur laquelle il n’est plus nécessaire de revenir ici. Ce qu’il convient de préciser, c’est le cadre théorique où de nouvelles problématiques s’esquissent et se développent à travers l’itinéraire intellectuel du chercheur africain. L’on se réfère, d’emblée, à l’égyptologie qui est la discipline maîtresse de Ch. A. Diop. Cette science retrouve son dynamisme par une ouverture au « monde nègre » qui lui permet d’échapper à l’isolement où le discours africaniste l’avait enfermé depuis Volney dont les « conclusions (...) auraient dû rendre impossible l’invention ultérieure d’une hypothétique race blanche pharaonique qui aurait importé d’Asie la civilisation égyptienne au début de la période historique».
RENOUVELLEMENT DU REGARD SUR LES FAITS CULTURELS DU MONDE NOIR
Pour Ch. A. Diop, «l’égyptologie ne sortira de sa sclérose séculaire, de l’hermétisme des textes, que le jour où elle aura le courage de faire exploser la vanne qui l’isole, doctrinalement, de la source vivifiante que constitue, pour elle, le monde nègre ».
Ce sont aussi les lettres grecques et latines qui retrouvent leur actualité quand on voit comment l’érudit africain sort ces vieux textes de la poussière des bibliothèques pour apprendre aux Africains et aux Occidentaux eux-mêmes à relire l’histoire avec les yeux d’Hérodote, d’Aristote ou de Strabon pour lesquels le rôle de 1’Egypte nègre dans l’évolution de 1’humanité est une donnée de la conscience intellectuelle de l’Antiquité.
Le monde du savoir s’élargit par les espaces de recherche ouverts grâce à l’articulation des rapports entre l’Afrique noire et l’Egypte ancienne. Que l’on pense à l’impact et aux retombées sur l’étude des langues africaines des travaux et les débats sur l’origine des anciens Egyptiens. Bien avant le colloque du Caire qui a reconnu la validité scientifique des thèses de Ch. A. Diop le premier égyptologue d’Afrique noire avait mis en lumière l’importance que présente; pour la linguistique africaine, le processus d’apparition des morphèmes de classes déjà attestés dans la langue des textes des pyramides. Ce qui s’esquisse dans Nations nègres et culture et l’Afrique noire pré-coloniale est repris sous une forme systématique, après le colloque du Caire, dans l’étude sur la Parenté génétique de l’égyptien pharaonique et des langues négro-africaines, publiée en 1977. Il n’est pas sans importance d’insister sur le renouvellement du regard sur les faits culturels du monde noir à partir de leur approche à la lumière de la civilisation égyptienne.
REINSTALLER LA DIMENSION HISTORIQUE DANS LA CONSCIENCE DU NOIR
Il s’opère ici une sorte de promotion de sens et de valeur des phénomènes assimilés longtemps aux manifestations des «sociétés archaïques ». Ainsi, comment réduire la circoncision à des rites des « peuples primitifs » quand ces pratiques se retrouvent dans une région de l’Afrique où la civilisation est née ? Ch. A. Diop soumet l’ethnologie coloniale à une rude épreuve en réconciliant l’Afrique noire pré-coloniale et l’histoire. Si la non historicité des « sociétés primitives » est le fondement du discours africaniste européen, la continuité du monde noir avec l’Egypte où se trouve le berceau de l’historicité oblige à remettre en cause l’« archaïsme » qui constitue le postulat de l’ensemble des études sur l’Afrique noire. II faut cesser de rêver à un monde stable ayant échappé aux perturbations de l’histoire. Sans doute, l’on peut approfondir l’étude de la famille et l’analyse des rapports de parenté, s’interroger sur les institutions matrimoniales et les pratiques rituelles, les croyances et les formes du culte. Il faut seulement se rappeler que ces phénomènes n’appartiennent pas à des sociétés qui seraient suspendues en l’air, sans origine et comme en dehors du devenir, de ses tensions et de ses conflits. Autrement dit, on ne peut plus aborder ces sociétés comme si elles étaient figées dans un monde immobile où le temps serait arrêté une fois pour toutes, laissant les hommes, leurs traditions, leurs mentalités et leurs institutions, à l’abri des crises qui affectent les sociétés en devenir.
Attestée par les migrations et le processus de formation des peuples actuels de l’Afrique, la création des Etats et des grands Empires, l’expérience historique28 des sociétés africaines pose un certain nombre de problèmes d’ordre théorique que seule une nouvelle pratique de la recherche peut résoudre en milieu africain. En refusant de croire au « mythe du nègre » inventé par l’impérialisme, Ch. A. Diop rompt avec une tradition intellectualiste imposée par l’évolutionnisme qui condamne les chercheurs à ne retrouver en Afrique que les « étapes » ou « les âges » de l’intelligence dépassés par l’homme d’Occident seul parvenu à la maturité de la vie de l’esprit. L’on a beau admettre que « la pensée sauvage » n’est pas la pensée des sauvages, la constitution des catégories fondamentales de l’esprit humain à partir de l’étude des non Européens présuppose la référence à un monde anhistorique imposée à l’Occident par Hegel. Un autre regard s’impose si les sociétés pré-coloniales se sont constituées â partir de leur historicité propre à travers les événements dont la marque est difficile à méconnaître depuis l’Egypte antique jusqu’au XVe siècle où la pénétration européenne met en crise des civilisations dont le passé ne manque pas de grandeur.
ROMPRE AVEC CES MENSONGES DU SAVOIR
On le voit : en Afrique noire, les sociétés dites primitives sont traversées par une histoire falsifiée et masquée. Dans quelle mesure l’ethnologie et l’anthropologie échappent à la ruse de l’impérialisme si elles ont tendance à occuper des territoires de recherche où serait exclue la sociologie réservée à l’analyse des sociétés dynamiques ? L’élaboration d’une « anthropologie sans complaisance » n’implique-t-elle pas la référence à l’histoire au sein des sociétés restituées à elles-mêmes ? Cette question est au centre du débat qui met en cause le discours africaniste européen. Réinstaller la dimension historique dans la conscience du Noir exige une sorte de rupture épistémologique permettant aux sciences humaines de s’examiner devant les sociétés africaines. CH. A. Diop n’a pas attendu, comme beaucoup d’Africanistes de l’après-guerre, la décolonisation pour soumettre les réalités humaines du monde nègre à un mode d’analyse dynamique. Pour lui, les mutations des sociétés africaines sont antérieures aux situations de crise provoquées par le fameux passage de la «tradition » au « modernisme ».
A travers les formes de fonctionnalisme et de structuralisme, l’anthropologie inspirée par le mouvement colonial tend à évacuer les conflits engendrés par la violence dans la vie quotidienne des sociétés dominées. Elle fait comme si ces conflits n’existaient pas. Elle se contente de travailler sur le terrain, dans le cadre de la « paix blanche » en se fermant les yeux sur les travaux forcés, les pratiques de l’indigénat, la répression des mouvements de protestation et des révoltes paysannes ou populaires, les massacres des opposants au régime colonial ou le génocide des groupes entiers.
Ce qui compte, c’est la rencontre avec des hommes déconnectés d’une histoire de la servitude et de la domination. Au besoin, l’ethnologue ou l’anthropologue se transforment en espions qui cherchent à pénétrer de l’intérieur les mécanismes d’une société dont ils étudient les dynamiques pour apprendre à neutraliser ses capacités de lutte et de résistance, son aptitude à contester le régime établi et à mettre en difficulté les intérêts de l’impérialisme. Sous l’apparence de la neutralité scientifique, l’anthropologie joue le jeu du pouvoir en feignant d’ignorer le poids des servitudes qui pèsent sur les sociétés enfermées dans les formes manifestes ou latentes du « primitivisme ».
Ch. A. Diop se décide à rompre avec ces mensonges du savoir en replaçant l’étude des sociétés africaines dans une perspective historique. « Sans la dimension historique, écrit-il, nous n’aurions jamais eu la possibilité d’étudier l’évolution des sociétés, de faire un va-et-vient du niveau ethnologique au niveau sociologique. »
REALITES DU CONTINENT NOIR
Le chercheur s’y applique en relevant tous les indices de changements qui affectent les sociétés africaines. S’il n’insiste pas sur les bouleversements liés aux grands courants migratoires et à la formation des Etats, il souligne l’importance des transformations intervenues dans les systèmes familiaux dans la mesure où « la structure de la parenté dépend étroitement des conditions matérielles de vie; elle évolue ou change avec celles-ci d’une manière que le structuralisme de Lévi-Strauss serait incapable de prévoir ». Sous l’influence de l’islam, certains groupes ethniques sont passés du matriarcat au patriarcat. Il en résulte des changements non seulement dans la façon de nommer l’enfant mais aussi dans les pratiques concernant l’héritage. « Cette phase de transition, de passage du matriarcat au patriarcat est riche d’enseignements pour la sociologie. » Cela signifie que, face aux sociétés dites « traditionnelles », nous ne sommes pas devant un monde intact et pur, dont les structures seraient simples. En réalité, observe Ch. A. Diop, « la plupart des clans et tribus ont déjà connu une évolution très complexe. C’est le cas des sociétés africaines qui ont vécu sous la monarchie et qui se sont retribalisées à des degrés différents pendant la période de la traite négrière».
Un autre événement important pour l’étude des faits sociaux africains, c’est lorsque « le système de société des castes fait place à des classes sociales (...). L’étude des sociétés du delta du Niger donne peut-être la clé du passage interne d’un système de castes à celui de classe. L’intérêt de cette question pour la sociologie africaine est évident ». Un phénomène capital dont Ch. A. Diop entrevoit aussi l’importance, c’est celui de l’acculturation. Sans en faire l’étude systématique, il esquisse une « méthode d’approche des relations inter-culturelles » à partir des problèmes de traduction. Par contre, l’évolution des sociétés et le moteur de l’histoire sont au centre de sa recherche. Ainsi, à partir de l’analyse des particularités socio-politiques de l’Afrique noire pré-coloniale, il propose une véritable « sociologie historique » dont il développe et discute les questions dans la plupart de ses ouvrages.
Il est peut-être utile de rappeler cette approche des réalités du continent si l’on ne veut pas enfermer Ch. A. Diop dans la contemplation de l’Egypte pharaonique. S’il est préoccupé par le problème de l’origine, il ne renonce pas à comprendre l’Afrique en devenir. C’est pourquoi, il ne peut définir l’identité culturelle sans montrer que les « traits culturels que nous avons hérités du passé (...) n’ont rien de figé ou de permanent mais qu’ils changent avec les conditions l’Afrique commence à connaître des consciences fortement individualistes, avec les conséquences habituelles ». C’est avec lucidité que le chercheur aborde les réalités d’une société sans fard dont les contradictions provoquent les nouvel- les générations.
L’AFRIQUE CONVOITEE
Ce que l’on imagine polarisé par l’étude de l’antiquité négro-égyptienne posait, dès 1954, c’est le problème de la libération effective de l’Afrique dans le cadre de la « fédération de tous les Etats nègres du continent ». « Eviter à tout prix de dépendre des autres plus qu’ils ne dépendent de nous » : tel est le défi de la solution fédérale qui s’impose aux Etats africains pour échapper à « la pression d’un monstre économique quelconque ». Pour Ch. A. Diop, le problème de l’antériorité des civilisations nègres n ‘est pas une préoccupation d’intellectuel qui empêcherait de s ‘engager dans la lutte pour le pain quotidien qui seule importe, dans une Afrique où il nous faut transformer les conditions de vie ici et maintenant. Dans ce sens, la question de l’identité culturelle n’est pas séparée de celle de l’émancipation politique et économique. Il faut tenir compte de leur unité pour respecter la démarche de l’historien africain. Préoccupé par l’avenir des langues africaines, Ch. A. Diop n’est pas moins attentif aux drames de la sécheresse et de la famine comme le rappelle son Alerte sous les tropiques où il soulève le problème déterminant du reboisement des régions sahéliennes.
Dans les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique noire, il reste l’un des rares intellectuels de sa génération à aborder le problème de la faim qui tend à s’inscrire à l’horizon de l’an 2000. C’est ce souci du quotidien qui, dans un continent aux ressources fabuleuses, conduit à une évaluation des forces sociales susceptibles de reprendre l’initiative historique pour promouvoir les changements nécessaires.
Ici, rien ne saurait nous masquer les graves questions qui surgissent. « Le rôle de la sociologie africaine, écrit Ch. A. Diop, est de faire le bilan du passé pour aider l’Afrique à mieux affronter le présent et l’avenir. Il n’est aucun trait particulier (...), qu’elle ne doive analyser et expliquer afin que les Africains puissent lire clairement au fond d’eux- mêmes pour mieux réagir. » Parmi les problèmes qui retiennent l’attention de l’observateur, il n’y a pas seulement le problème démographique, mais aussi la menace du nucléaire à partir de l’Afrique du Sud, les diverses formes d’agression culturelle, la tendance à la sud-américanisation de l’Afrique avec le morcellement politique qui « a permis à l’impérialisme de reprendre l’initiative des événements ». Dépouillé de folklore, « l’avenir est sombre, écrit Ch. A. Diop dans un éditorial de Jeune Afrique en 1965. L’impérialisme entend organiser l’anarchie sur tout le continent africain de manière à conserver l’initiative politique qu’il a déjà retrouvée et que lui avaient enlevée les mouvements de libération, à la veille de l’indépendance des Etats. C’est là un fait nouveau d’une importance capitale, sur lequel il importe que l’attention des Africains se polarise. C’est le fléau que nous avons toujours dénoncé ». Ce qui est grave, aux yeux du chercheur africain, c’est que la conscience politique de cette situation n’est pas portée à tous les niveaux de la société.
L’EGYPTE NEGRE BRILLANTE
Si l’on observe l’expérience politique des Etats d’Afrique noire, depuis 1960, rien ne montre que c’est parce que le passé antique de l’Egypte nègre fut brillant que l’avenir des peuples noirs doit l’être aussi, automatiquement. C’est pour- quoi, précisément, on ne peut reprocher au sociologue de ne pas prendre en compte des réalités socio-politiques qui sont loin d’être homogènes dans une Afrique où les colonisés d’hier sont travaillés par les contradictions inhérentes de l’Etat néo-colonial. Ch. A. Diop dévoile ces contradictions en identifiant les blocages structurels à l’avènement d’une Afrique unie et libre. Au centre de l’analyse se trouve l’hostilité profonde aux Etats africains bâtis dans les frontières héritées de la colonisation. En effet, cette sud-américanisation de l’Afrique aboutit à une « prolifération de petits Etats dictatoriaux sans liens organiques, affligés d’une faiblesse chronique, gouvernés par la terreur à l’aide d’une police hypertrophiée, mais sous la domination économique de l’étranger qui tire ainsi les ficelles à partir d’une simple ambassade ».
Sans doute, dans ces Etats microscopiques voués à la dictature et à l’impuissance économique et politique, la situation est explosive. Cela tient d’abord au fait que depuis la traite des Noirs, l’Afrique s’insère désormais dans le cycle historique des sociétés prométhéennes dans la mesure où la réduction de l’homme en esclavage au sens occidental du terme a créé ici un « déséquilibre dynamique permanent » générateur de conflits et de révolutions dont Toussaint Louverture est une brillante illustration. Avec les mouvements de libération, le monde est entré dans l’ère de la révolution planétaire qui « concerne toutes les anciennes colonies qui se libèrent du joug colonial ».
L’Afrique des indépendances n’offre nulle part d’exemple d’égalité devant la misère si l’on veut bien renoncer aux idéologies du consensus qui dissimulent les intérêts de classe à travers les partis au pouvoir. On se trouve ici devant un phénomène unique dans l’histoire africaine : celui d’une masse « d’exploités sans compensation». En effet, le processus d’accumulation, de confiscation des richesses est très avancé. Celles-ci, dans une répartition inégale, sont passées des mains des anciens colons à celles des nouvelles bourgeoisies africaines. On voit la nécessité d’une étude dynamique des sociétés africaines. En effet, « l’étude des révolutions est importante, au moment où la société africaine va entrer dans la phase des véritables luttes de classe au sens moderne du terme ». Ce qui limite les transformations qui s’imposent, c’est le fait que « l’Afrique actuelle, même après l’indépendance, commence à peine à secouer les séquelles monarchiques. Aujourd’hui encore, la situation n’est pas révolutionnaire, car le peuple n’a pas encore découvert qu’il est son propre sauveur; quand il est mécontent, il cherche un messie et non un moyen de contrôler directement le pouvoir politique. II met en cause les individus et non le système de gouvernement. Il y a des sentiments de révolte, il n’y a pas encore de haine de classe ».
RENFORCEMENT DE LA CONSCIENCE NATIONALE
Ce qui constitue également un obstacle important, c’est « l’absence de partis révolutionnaires au pouvoir ». Selon Ch. A. Diop, cette situation traduit « la nouvelle stratégie » de l’impérialisme à l’époque des indépendances. « La nouvelle politique libérale » a eu partout comme conséquence l’éviction des véritables mouvements révolutionnaires et le triomphe des équipes traditionnellement réformistes (...).
La situation du Cameroun est typique à cet égard (...). Il n’est pas pensable de favoriser une équipe révolutionnaire qui viendrait remettre tant d’intérêts en question. Il faut donc tenter de faire en sorte que le peuple camerounais n’ait pas l’impression de devoir son indépendance au parti d’Um Nyobé. Les puissances coloniales ont pratiqué une stratégie d’usurpati6n en mettant en place des régimes politiques africains conçus « pour améliorer en toute sécurité la production capitaliste étrangère par des procédés dont l’évidence n’échappe pas à tout le peuple ».
Ce sont ces régimes qui gèrent aujourd’hui la médiocrité au moment où de nombreux Etats sont sous perfusion dans un contexte dramatique où la pauvreté va de pair avec la répression. « Aucun travail politique préalable n’a encore transformé les consciences d’une façon radicale, afin de les préparer aux tâches austères qu’exige une indépendance réelle », constate Ch. A. Diop. Face à l’impérialisme et au redéploiement de ses intérêts, seul se développe une sorte de « nationalisme » folklorique et bariolé tout au plus des couleurs de nos tissus indigènes». La situation de l’Afrique exige un effort de réflexion hardie et un renforcement de la conscience nationale. Mais « on continue à traiter les problèmes nationaux avec une mentalité de fonctionnaire ». Les ressources du continent sont immenses. Le drame actuel des peuples noirs, c’est l’impuissance des équipes au pouvoir. « Ce sont seulement les responsables politiques qui ne sont pas à la hauteur de ces problèmes, qui, au fond, n’y ont jamais réfléchi sérieusement, qui ont peur d’accomplir l’acte qu’ils considèrent comme un sevrage économique».
Cette situation demeure un défi dans les pays où les élites au pouvoir ne cherchent qu’à se mettre à l’abri du besoin tandis que les mécanismes du système mis en place fabriquent des exclus dans les bidonvilles et aggravent le sous-développement des paysanneries africaines.
Jean-Marc Ela, Cheik Anta Diop ou l’honneur de penser, L’Harmattan, Paris, 141p.
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