Les caractères utilisés à propos des artistes sont particulièrement variables dans l'histoire et n'ont pas de définitions universelles (de même que pour l'art, un « faux concept[4] » anhistorique). Ils ont comme origine une expérience, une appréciation personnelle, un regard[5] et sont la conséquence d'un intérêt collectif propre à une culture[6]. De plus, la notion d'artiste – ou son absence – et l'imaginaire qui l'accompagne, est liée à l'idée de sujet et d'altérité chez un groupe humain, à une époque déterminée.
Certains usages traditionnels distinguent l'artiste de l'artisan[7] en se fondant sur sa condition d'auteur, d'interprète. Soit un producteur de « créations de l’esprit[8] » en opposition aux travailleurs manuels, aux exécutants[9] anonymes, à ce qui est utile ou fonctionnel.
Dans un sens commun, et plutôt péjorativement ou disqualifiant, on parle également d'un artiste à propos d'une personne étrange, marginale, oisive, rêveuse, qui fait « n'importe quoi[10] » ou n'a pas le sens des réalités, des règles, parfois même rebelle ou folle[11].
Le statut de l'artiste
Dans l'Antiquité gréco-romaine ceux que l'on nomme aujourd'hui artistes « ont cherché à s'élever au-dessus de cette condition commune [...] en écrivant des traités sur leur art » (Agnès Rouveret[12]). Aristote, évoquant « ceux qui furent exceptionnels[13] », les caractérisait par leur « mélancolie[14] ». Plus tard, du XIIIe siècle au XVe siècle européen, le statut social de l'artiste se résume essentiellement à celui de « simples artisans ou domestiques de cour[15] ».Mais, au cours de la Renaissance italienne, l'image des artistes est façonnée par des personnalités telles que Léonard de Vinci, Raphaël et Michel-Ange, dont l'influence sur leurs contemporains dépasse ce qui a précédé, ainsi que par l'apport de théoriciens comme Baldassare Castiglione, Dante Alighieri, Cennino Cennini, Lorenzo Ghiberti et Leone Battista Alberti[16] inscrivant le « pouvoir créateur de l'esprit humain[17] » au cœur de la culture humaniste.
Quelques points de repères
En 1571[18], un fait marquant est le décret pris par Côme de Médicis exemptant les peintres et sculpteurs florentins d'appartenir à une corporation. Cela est, huit ans après la fondation de l'Accademia del Disegno par Giorgio Vasari[19], un des prémices de la fin du système médiéval des guildes d'artistes et de leurs accès au rang d'hommes de science[20].De même, trois personnages sont significatifs de la transformation du statut des artistes en occident, entre le Moyen Âge et la période contemporaine : Albrecht Dürer affirmant la « valeur ajoutée » qu'il apporte à l'œuvre, au-delà de la qualité des matériaux ; Nicolas Poussin, avec sa célébrité inédite, obligé de fuir ses commanditaires ; et Pierre Paul Rubens pour l'importance prise par la vie sociale et intellectuelle, autour de l'artiste, désormais concurrente de l'œuvre elle même[21].
Enfin, avec Vincent van Gogh, la représentation que l'on se fait de l'artiste se combine avec l'ancien mythe du poète maudit[22], très vivant depuis le XIXe siècle, vers une figure de l'artiste en martyr, en marginal.
Dans les sociétés modernes
La sociologue Nathalie Heinich[23] propose plusieurs angles pour comprendre la place des artistes dans les sociétés modernes : « conditions de travail, statut juridique, encadrement institutionnel, position hiérarchique, catégorie d'appartenance, fortune, mode de vie, accès à la notoriété, critères d'excellence, représentation qu'eux-mêmes, et les autres, se font de leur position – et jusqu'à leur caractère ou leur aspect physique... »La France, par le code général des impôts[24] et les organismes de sécurité sociale (Maison des Artistes et AGESSA), définit administrativement une ébauche de statut professionnel social et fiscal de l'artiste actuel.
Aujourd'hui, en France, l'artiste bénéficie du statut de cadre[réf. nécessaire].
Histoire francophone du terme « artiste »
Avant le XVIIIe siècle, le terme[25] concernait les étudiants des arts libéraux[26], les artisans, etc. Du Bos, en 1719[27], utilisait toujours l'expression « artisan illustre » pour un membre de la famille des peintres et poètes.Après diverses variantes et en rupture avec le passé[28], « artiste » prend le sens moderne de praticien des beaux-arts[29] à la fin du XVIIIe siècle. C'est au début du XIXe siècle qu'il concernera aussi les musiciens et les comédiens, puis tous les créateurs et interprètes. Au même moment apparaît l'adjectif « artistique ».
Certains[30] constateront que le terme artiste « finira par équivaloir, dans la modernité, à une sorte de titre nobiliaire », et que les frontières délimitant le monde de l'art, dans les faits, sont fondées selon l'activité (art et métiers d'art) ou l'implication de la personne (amateur ou professionnel), bien qu'une conception « vocationelle » (donc individualiste[31]) s'est imposée en France, par exemple.
Définition internationale
L'Unesco a proposée une définition ouverte, déterminée par la conscience individuelle, dans sa Recommandation relative à la condition de l'artiste (adoptée à Belgrade, le 27 octobre 1980[32]) :Des esthéticiens, auteurs[33] d'un rapport académique sur ce thème, rappellent :« On entend par artiste tout personne qui crée ou participe par son interprétation à la création ou à la recréation d'œuvres d'art, qui considère sa création artistique comme un élément essentiel de sa vie, qui ainsi contribue au développement de l'art et de la culture, et qui est reconnue ou cherche à être reconnue en tant qu'artiste, qu'elle soit liée ou non par une relation de travail ou d'association quelconque. »
« Si par « être un artiste », on entend plutôt un statut, la question peut alors relever d’une approche objective, à la fois historique et sociologique. On sait bien que le statut de l'artiste a une histoire, où se succèdent de grandes figures sans que jamais aucune ne soit entièrement abolie ou périmée par celles qui l'ont remplacée. [...] Cependant, le statut de l'artiste est toujours associé à une valeur. Car soutenir que tel individu est un artiste, c'est afficher la reconnaissance publique de quelque chose dont le nom a varié au fil des époques, et n'est jamais très sûr : aptitude, compétence, puissance, don... C'est sur ce plan de la valeur que Kant[34] a repris la vieille question du génie[35], développée dans les oppositions de l’artiste et du savant, du talent et du cerveau, de la manière et de la méthode ; oppositions contestées presque terme à terme par Valéry dans son Introduction à la méthode de Léonard de Vinci[36]. Enfin, il [parait] difficile de passer sous silence la critique opérée par Dubuffet, non seulement du génie unique, mais aussi de l'idéalisme créateur, et du métier qui l'accompagne, en vertu duquel une œuvre résulte d'un plan intellectuel dont elle ne serait que la simple mise en application. Le théoricien italien Luigi Pareyson a finement montré que la création est le lieu sensible d'un débat dialectique[37] entre la « volonté de l'artiste » et la « volonté de l'œuvre », entre liberté et nécessité : « l'artiste est d'autant plus créateur qu'il est plus soumis à la volonté de l'œuvre » (Conversations sur l'esthétique[38]), attentif en somme à la résistance de la matière, comme à ses potentialités. »
À propos du « pouvoir créateur de valeur de l'artiste »
Pierre Bourdieu termine sa conférence Mais qui a créé les créateurs ? (p. 221) par :En conclusion de son chapitre sur les Professionnels intégrés, francs-tireurs, artistes populaires et naïfs, Howard Becker (p. 275) recapitule :« Bref, il s'agit de montrer comment s'est constitué historiquement le champ de production artistique qui, en tant que tel, produit la croyance dans la valeur de l'art et dans le pouvoir créateur de valeur de l'artiste. Et l'on aura ainsi fondé ce qui avait été posé au départ, au titre de postulat méthodologique, à savoir que le « sujet » de la production artistique et de son produit n'est pas l'artiste mais l'ensemble des agents qui ont partie liée avec l'art, qui sont intéressés par l'art, qui ont intérêt à l'art et à l'existence de l'art, qui vivent de l'art et pour l'art, producteurs d'œuvres considérées comme artistiques (grands ou petit, célèbres, c'est-à-dire célébrés, ou inconnus), critiques, collectionneurs, intermédiaires, conservateurs, historiens de l'art, etc. »
Wikipédia, L'Encyclopédie libre« Ce ne sont pas les différences de qualité qui séparent toutes ces sortes d'art. On trouve des œuvres plus ou moins intéressantes dans chaque catégorie. Mais nous considérons toujours les œuvres hétérodoxes (celles qui ne sont pas réalisées sous les auspices d'un monde de l'art) selon une esthétique qui émane d'un monde, probablement un monde de l'art, auquel nous participons. C'est cette esthétique qui nous permet d'opérer une sélection dans l'énorme production de toutes les personnes qui ne sont pas des professionnels intégrés, de reconnaître que quelques œuvres sont dignes d'intérêt et méritent de sortir de la marginalité. À un autre moment, les membres d'un autre monde de l'art feront une sélection différente, si tant est que les mécanismes de conservation permettent aux œuvres de survivre pour pouvoir être choisies (cf. Moulin[40], 1978, p. 244-247). »

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