Il a failli mourir, ciblé par un hélicoptère de Licorne puis battu à coups de crosse par les soldats d’Alassane Ouattara. Mais il a été jusqu’au bout de sa destinée de témoin des chocs de l’Histoire nationale. Il ne regrette rien. (Lisez tom 1 ICI)
Tom 2 / 3
Le bureau de Gbagbo mitraillé alors qu’il s’y trouve. Progressivement, la pression des coalisés se renforce. Un autre témoin présent à la Résidence, dont nous taisons le nom pour des raisons de sécurité évidentes, raconte.
«A partir du 7 avril, les attaques des hélicos se sont intensifiées. On était obligés de se réfugier au sous-sol.
Le 9 avril, la dégradation s’est accélérée. La bibliothèque de la Résidence a pris feu, contaminée en quelque sorte par des voitures qui se trouvaient dans la cour et qui, bombardées, avaient explosé littéralement». Ce témoin-là fait une révélation troublante. «Le vendredi, le bureau du président a été mitraillé au moment où il venait d’y entrer pour travailler un peu, comme si ses ennemis maîtrisaient ses mouvements.»
Miraculeusement, Gbagbo s’en sort, et retourne au sous-sol. L’atmosphère est apocalyptique dans ce que les médias occidentaux appellent «le bunker». Les veillées de prière se succèdent. «On n’espérait qu’en Dieu seul», se souvient ce témoin.
Le dimanche 10 avril, en milieu d’après-midi, l’amiral Vagba Faussignaux annonce que les forces internationales vont venir chercher l’ambassadeur d’Israël, et demande aux soldats de ne pas tirer sur leurs hélicos.
Il est 16h40. Très rapidement, une intense campagne de bombardements – la plus terrible! – est engagée. Et Sidiki Bakaba, qui se trouve dans la cour, au niveau de la guérite, à l’entrée de la Résidence, est pris pour cible, contrairement à un canon bitube, qui ne se trouve pas trop loin. Et est provisoirement épargné.
Une caméra accusatrice est sans doute une arme lourde bien plus menaçante… «Je sens quelque chose d’animal. Je me dis: «Cet hélico va me tirer dessus». Je rentre dans le poste de contrôle. Je me couche par terre, et le mur s’effondre. Je suis comme projeté en l’air. Je retombe par terre. Je psalmodie. «Il n’y a de Dieu que Dieu». Trois fois. Je me lève : une de mes jambes ne répond plus. Je sautille. Je me traîne jusqu’à l’infirmerie. Mon sang gicle de partout. Ils essaient de me soigner. Mais mon instinct de survie me pousse à ramper jusqu’au bâtiment principal. Je veux aller y mourir dignement.
Là-bas, les médecins commencent à m’inciser avec des rasoirs, sans anesthésie. Ils sortent des éclats d’obus tout noirs de mon corps. C’est atroce. J’ai des moments de perte de connaissance. Et des fois je reprends connaissance. Je dis des choses, je les chante. Je répète que cette indépendance réelle, dont ces jeunes qui sacrifient leurs vies rêvent, deviendra réalité un jour. A titre personnel, je suis persuadé que je vais mourir. Des rideaux brûlent. Les personnes les plus religieuses parmi nous semblent partagées entre transe et peur. Je sens que c’est fini, avec la force des explosions. J’accepte le principe de ma mort. Je me dis que j’ai atteint plus de 60 ans, sur un continent où l’espérance de vie est de moins de 50 ans. Je n’ai ni le sentiment d’être un héros ni celui d’être un lâche, mais un homme qui meurt dignement».
Des incendies provoqués délibérément Les incendies, méticuleusement provoqués par les frappes françaises pour faire sortir les «rats» de leur tanière, se multiplient dans le sous-sol. Héroïquement, les ultimes compagnons de Laurent Gbagbo luttent pour éteindre le feu qui menace de les dévorer. Prient. Et se remettent à l’ouvrage.
Bakaba est hors-jeu. Sa caméra n’a pas survécu. Lors de ses moments de conscience, il sent l’affection forte d’un homme qu’il ne connait pas vraiment, mais dont les paroles affectueuses tentent de le maintenir en vie : il s’agit de Désiré Tagro, qui ne sait pas qu’il vit lui-même ses dernières heures. Notre témoin raconte. «Le lundi 11, les bombardements ont repris avec une force inédite. Trente chars français et six hélicos. Ce sont les chars qui détruisent le portail d’entrée à la Résidence.
Les hélicos crachent leur déluge de flammes… et le sous-sol prend feu à nouveau. On veut remonter par la buanderie. Mais un commandant de l’armée nous dit que si on le fait, ils vont nous canarder. Nous sommes coincés dans un tunnel. Avec le chef de l’Etat, son épouse, les ministres. Il n’y a pas d’issue de secours. Le portail d secours est bloqué. Celui qui en avait les clés a disparu. Avec les clés.
Notre seul choix : mourir canardés ou asphyxiés. Pendant près de trente minutes, le commandant mitraille ce portail. Il réussit à le défoncer. Nous cachons le chef de l’Etat dans un endroit pas loin de la bibliothèque. C’est à ce moment-là que Désiré Tagro appelle les Français pour demander l’arrêt des tirs. On lui remet un drapeau blanc pour qu’il sorte négocier. Quand il sort, on lui tire dessus. Il revient pour dire au chef de l’Etat : «ils vont nous tuer». Cinq minutes après, des rebelles pénètrent dans la Résidence.»
Le carnaval de violence commence, malgré le fait qu’Hervé Touré dit «Vétcho», s’oppose à l’assassinat des civils. Des personnes ont été tuées au rez-de-chaussée. Des coups de kalach, des coups de couteau, des balles dans les fesses… Les nouveaux «prisonniers», y compris les religieux, mis entièrement nus, sans le moindre cache-sexe, doivent chanter, sous la menace des armes, «on va installer ADO». Certaines personnes sont mitraillées dans la cour. Et tombent. Mortes ? Très probablement. Les autres n’ont pas le temps de voir s’ils sont récupérables. Un homme filme sans relâche ce spectacle macabre. C’est un militaire français, un Blanc, le seul qui est franchement visible aux côtés des FRCI, qui est descendu des chars avec eux. Ce sont ses images à lui qui seront présentées par le ministre de la Défense français, Gérard Longuet, comme ayant été prises par la troupe d’Alassane Ouattara.
Source: Théophile Kouamouo – Le nouveau courrier

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