Manifestation d’étudiants à Lomé (DR)Ayayi Togoata Apedo-Amah livre ses « vérités » déconcertantes : « Le devoir de vérité nous oblige à dire que le gouvernement et l’autorité universitaire ont tout faux dans la crise en cours »
(AfriSCOOP Lomé, Interview) —Depuis les Ag (Assemblées générales) estudiantines dispersées sur le campus de Lomé fin mai 2011 et qui ont plongé l’Ul (Université de Lomé) dans une crise ouverte, rares sont les professeurs de cette université qui ont fait des sorties médiatiques sur la question… C’est ce que fait ici M. Apedoh-Amah. Défenseur des droits humains aux premières heures du début de la démocratisation au Togo, il est également enseignant-chercheur à la Flesh (Faculté des Lettres et Sciences humaines), sur les campus de Lomé et de Kara.
Monsieur Ayayi Togoata Apedo-Amah, les mouvements d’humeur contre les imperfections du système LMD ont pris de l’ampleur ces dernières semaines. Les manifestations ont entraîné la fermeture du campus, l’arrestation du président du Mouvement pour l’Epanouissement de l’Etudiant Togolais (MEET), bloquant du coup le déroulement des cours. Alors, quel regard portez-vous sur les revendications des étudiants ?
Tout ce qui arrive aujourd’hui sur le campus de Lomé était prévisible dès la mise en pratique du système Licence-Master-Doctorat (LMD) en 2007. Je suis d’autant plus à l’aise pour le dire que, à l’époque, j’avais fait des analyses dans différents médias togolais et sur l’Internet pour relever les difficultés qui vont générer des crises quant à l’application du LMD. Les faits, malheureusement, me donnent raison. La particularité du LMD dans son application sur le terrain togolais n’est pas tant les échecs des étudiants que le blocage de certains d’entre eux qui n’arrivent plus à évoluer et par conséquent à obtenir un diplôme consacrant la fin de leurs études. Certains d’entre eux, et ce sont apparemment les plus déterminés, sont devenus, à leur corps défendant, d’éternels étudiants qui sont entrés à l’université depuis 2002-2003 dans l’ancien système et qui ont été rattrapés par le LMD.
Ils se trouvent donc dans une situation bâtarde, assis entre deux chaises. Leur situation est d’autant plus dramatique que le diplôme consacrant la fin de la deuxième année d’études universitaires a été supprimé ; donc après 7 ou 8 années d’études à l’université, ils risquent de se retrouver bredouilles, sans le moindre parchemin à faire valoir auprès d’un employeur en dehors du Bac. Les revendications des étudiants sont des revendications corporatistes et en tant que telles, elles sont légitimes au même titre que celles des enseignants, du corps médical, etc.
M. Apedo-Amah, en tant que professeur d’université, quelles sont, selon vous, les causes profondes de ce mécontentement des étudiants, à quelques semaines de la fin de l’année ?
L’on est en droit de s’étonner du moment choisi par les étudiants, à deux semaines de la fin des cours. En analysant la situation et les discours des étudiants, il apparaît qu’ils sont divisés au point de remettre en cause la légitimité de leurs délégués qui sont censés parler et négocier en leurs noms auprès des autorités. D’ordinaire, ce sont ces délégués qui sont sur le front des manifestations ; ce qui n’est pas le cas à présent, puisque c’est l’une des nombreuses organisations estudiantines, le MEET, qui a initié la fronde. Je pense que la fin de l’année arrivant sans aucune satisfaction de leurs doléances, ils ont dû se dire : « C’est maintenant où jamais » et passer à l’acte de peur que la satisfaction de leurs revendications ne soit renvoyée à l’année prochaine dans le meilleur des cas ou aux calendes grecques dans le pire des cas. Le moment choisi est délicat, car sur le plan stratégique, leur marge de manœuvre est très réduite : il ne reste plus que les examens pour boucler l’année universitaire. Cela suppose qu’ils aient la capacité d’empêcher l’organisation des examens ou de les boycotter tous, ce qui est douteux, eu égard à leurs divisions et à la politique de la matraque et du gaz lacrymogène des autorités universitaires visant à étouffer dans l’œuf toute velléité de manifestation sur le campus. Quant aux causes de l’ébullition, en dehors du LMD, ce sont les mêmes éternelles rengaines liées à l’équipement, aux bourses, aux salles de classes, au recrutement de professeurs, au transport, à la restauration, etc., que le gouvernement n’arrive pas à satisfaire du fait de son absence de vision et donc de politique de développement capable de générer des richesses pour satisfaire les besoins élémentaires des Togolais minés par la misère créée par un régime cinquantenaire, kleptocrate et analphabète.
Le 15 juin dernier, le président du MEET, Adou Séibou, a été appréhendé par les forces de l’ordre puis relâché deux jours plus tard, avec une sanction de radiation de toutes les universités togolaises durant six ans. Ne pouvait-on pas lui infliger d’autres sanctions ?
La vraie question est plutôt : « Devait-on lui infliger une sanction » ? Vous savez, à partir du moment où le problème est devenu politique avec l’intervention du gouvernement pour la fermeture et l’ouverture de l’Université de Lomé et des forces de l’ordre pour le matraquage et les arrestations, toute sanction disciplinaire prend une couleur de sanction politique. Cette affaire est devenue éminemment politique dès lors qu’elle est sur la place publique à travers la « une » des journaux et suscite des déclarations de protestation des partis politiques et des associations de la société civile. Sans parler des parents inquiets du devenir de leurs enfants dont la scolarisation est devenue un poids financier insupportable. Pourquoi la sanction est-elle individuelle alors qu’il s’agit d’un mouvement collectif ? La bonne logique eût voulu que la sanction eût été collective vis-à-vis de tous les manifestants et grévistes. Cette sanction politique est donc une faute politique. Elle risque de constituer un préalable, donc un blocage, à toute résolution de la crise, à moins que les militants et sympathisants du MEET ne laissent tomber leur leader comme une vieille chaussette sale.
Les étudiants réclament une session de rattrapage à la fin des deux semestres de cours et d’examens. C’est trop demander de leur part ?
Toute revendication est toujours faite dans la logique des avantages qu’elle peut apporter à la partie qui revendique. Cependant, le problème ne réside pas dans la revendication en soi mais dans la capacité de la partie adverse de la satisfaire. Concernant le rattrapage, les professeurs syndiqués du Syndicat de l’Enseignement Supérieur du Togo (SEST) formulent de sérieuses réserves. C’est la faisabilité de la chose qui pose problème. En effet, du fait des effectifs pléthoriques des étudiants et du nombre réduit des enseignants dont certains, au moment des devoirs et des examens, se retrouvent avec 3.000 ou 5.000 copies, ajouter des rattrapages reviendrait à multiplier ces copies par quatre ! Il faudrait pour cela trois mois de correction au moins pour chaque semestre, étant entendu que l’enseignant-chercheur n’a pas que cela à faire, eu égard à la lourde charge de travail qui lui incombe entre les cours, la recherche, le suivi des étudiants, les mémoires et thèses, etc. Il faut craindre que les neuf mois de l’année universitaire soient insuffisants.
De sources concordantes, l’application du LMD à la togolaise est « vomie » par la plupart de vos collègues. Pourquoi acceptez-vous alors de pratiquer cette nouvelle formule universitaire à vos apprenants qui seront la relève de demain ?
A vous entendre, on pourrait croire que le LMD est un monstre qui dévore les étudiants. Aucun système d’enseignement moderne n’est mauvais en soi. Tout est dans son application. L’on s’y prend bien ou l’on s’y prend mal ! Au Togo, les conditions matérielles et l’encadrement sont les faiblesses de la mise en pratique du système. Il suffit de mettre les enseignants et les étudiants dans des conditions de travail dignes de ce nom. La faute de ceux qui se sont précipités pour entrer dans ce système est le fait de ne pas avoir exigé au préalable des mesures d’accompagnement du gouvernement et de l’UEMOA, les sous-traitants, et surtout de la France, le vrai commanditaire, qui tire les ficelles dans sa colonie togolaise. Le silence du corps enseignant est certainement l’une des conséquences de sa démobilisation, de la misère ambiante et de l’esprit opportuniste de certains qui ne tiennent pas à se mouiller parce qu’ils veulent faire carrière. Dire la vérité pourrait ruiner leurs chances de se faire nommer directeurs dans l’administration publique, doyens, présidents des Universités ou mieux ministres du régime militaro-RPTiste sur lequel ils font semblant de pisser tout en lâchant des staccatos de pets sonores et nidoreux pour amuser la galerie. Les pires obstacles au militantisme et à la vérité sont le carriérisme et l’opportunisme.
Le Syndicat de l’Enseignement Supérieur du Togo (SEST) et le Syndicat National des Enseignants du Supérieur du Togo (SNEST) ont soumis le 8 juin dernier leurs doléances au gouvernement pour l’amélioration de vos conditions de travail, par rapport à vos collègues de la sous-région. Qu’en est-il ? Pourquoi avoir attendu les manifestations des étudiants pour soumettre vos besoins ?
Les doléances des enseignants sont sur le bureau du gouvernement depuis des années, mais il préfère jouer à cache-cache avec elles, à travers le dilatoire et les fausses promesses ; exactement comme pour le corps médical qui a dû recourir à une grève très dure pour se faire entendre. Le fait que la dictature ait suscité la création d’un syndicat bidon à côté du SEST ne facilite pas les choses. La bonne stratégie syndicale consiste à battre le fer pendant qu’il est chaud en pénétrant dans la brèche ouverte par les étudiants. Si le pouvoir sait analyser la situation, il doit comprendre qu’une crise peut en cacher une autre. Le cumul des frustrations et des fausses promesses faites à toutes les couches socioprofessionnelles du pays peut devenir un cocktail explosif, une vraie bombe à retardement.
Monsieur le professeur, face à la détermination de vos apprenants à obtenir la satisfaction de leurs préoccupations avant de retourner dans les amphis, court-on vers une année blanche à l’image de celle de l’année 2000 ? Alors, que faut-il faire pour sauver les meubles ?
Cette question doit être en principe posée au président de l’Université de Lomé. Une année blanche serait une véritable catastrophe pour notre université et les étudiants, car les effectifs de l’année en cours demeureront statiques puisqu’il n’y aura eu aucun départ d’étudiants diplômés pour la vie active ; alors que dans le même temps, les nouveaux bacheliers prendront d’assaut par dizaines de milliers les amphis de première année. Où casera-t-on 20 à 25.000 bacheliers à côté des premières années de l’année actuelle dont une majorité « suit les cours » hors des amphis bondés ou assis sur des parpaings détournés des rares chantiers qui apparaissent de temps en temps sur le campus ? La balle est dans le camp du gouvernement qui seul peut dénouer la crise en prenant des décisions allant dans le sens des intérêts des étudiants, des parents et du pays.
Quels messages adressez-vous aux deux parties (les étudiants et le gouvernement) pour qu’une issue favorable soit trouvée dans les meilleurs délais ?
Aux étudiants, je n’ai rien à dire, car ils sont dans la norme sur le strict plan de la rationalité : ils ont des problèmes, ils revendiquent pour l’amélioration de leurs conditions comme le font tous les humains dotés de bon sens. Nous autres universitaires, nous sommes payés pour réfléchir, or le comportement des autorités universitaires et du gouvernement me paraît irrationnel. Sans être un juriste chevronné - d’ailleurs le droit est une affaire de bon sens avant tout - j’estime que l’université n’est pas une entité administrative au-dessus des lois de la République. Notre Constitution consacre le régime de l’information au niveau des réunions et manifestations publiques. Alors, au nom de quoi les réunions et Assemblées générales des associations estudiantines doivent-elles être soumises à l’autorisation préalable ? Un syndicat doit-il obtenir l’autorisation de l’employeur avant de se réunir ou revendiquer ? Le Togo vit-il toujours à l’ère du parti unique inique ? Pourquoi anticipe-t-on le matraquage et le gazage des étudiants avant même qu’ils ne se soient réunis comme si l’on savait qu’ils allaient faire de la casse ? La répression ne doit-elle pas venir après pour mettre de l’ordre si trouble il y a ? Si les étudiants ne peuvent pas se réunir, comment pourront-ils présenter aux autorités une plate-forme revendicative dans laquelle ils se reconnaîtront tous ? Comme l’université, leur lieu de travail leur est interdit pour se réunir, ils ont tenté de le faire en ville en vain, chassés par les matraques et les gaz lacrymogènes. Nous avons affaire à une censure digne d’un régime policier et à des violations flagrantes des droits de l’Homme. C’est un véritable scandale ! Quand une institution - comme l’université, chargée d’apprendre à réfléchir aux apprenants et dont les encadreurs eux-mêmes se targuent d’être des hommes de réflexion - en arrive à nier la raison, il y a péril en la demeure ; il y a, à coup sûr, une lourde défaite de la pensée !
Pourquoi à aucun moment de la crise, les professeurs, les hommes de terrain, n’ont-ils pas été sollicités, alors que ce sont eux qui appliquent le système LMD ? Autrement dit, ce sont eux qui savent mieux que quiconque les problèmes y afférent. Circulez Messieurs-Dames, il n’y a rien à voir !!!
La stature intellectuelle est au-dessus de celle de professeur d’université dans la mesure où l’intellectuel possède un savoir qui dépasse la spécialisation technique du diplômé ou de l’expert. C’est un généraliste de la pensée qui voit généralement mieux que les autres et plus loin que le bout de son nez. C’est pourquoi l’intellectuel que je suis s’est toujours fait le devoir d’introduire dans le débat de société une autre rationalité que celle qui a prévalu jusqu’à présent et qui nous a conduits à tous les échecs catastrophiques et précipité le Togo dans un abîme sans fond. L’opportunisme est la négation de la vérité en fonction d’intérêts sordides ; il peut même déboucher sur le crime lorsqu’il s’agit de défendre des positions liées à des prébendes et à des positions politico-administratives ou sociales usurpées à coups d’intrigues, de courbettes, de félonie et de crapulerie.

Si nous avons affaire à des responsables dignes de ce nom, ils ne peuvent se permettre d’apporter des solutions qui ne soient pas favorables aux étudiants, car il ne s’agit pas de condamner nos propres enfants à cause des oukases saugrenus du CAMES (Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur) ou de la « francofaunie » mafieuse. Le CAMES n’est pas un fétiche tutélaire, que diable ! Nous disons donc que le LMD doit être réaménagé en fonction des réalités du terrain togolais et non des lubies de quelques zozos « camésiens » cravatés au sourire banania, ignorantins et étonnamment incultes dont la science incertaine relève du psittacisme et de la scholastique médiévale. C’est une démarche impérative !
(Photo ci-contre : Ayayi Togoata Apedo-Amah, enseignant-chercheur)
Le devoir de vérité nous oblige à dire que le gouvernement et l’autorité universitaire ont tout faux dans le traitement de la présente crise universitaire.
Quelles leçons peut-on tirer de la grogne dans le milieu de l’éducation togolaise ?
Première leçon : l’absence de politique de développement des despotes au pouvoir oblige ceux-ci à un bricolage permanent. Il faut avoir le courage de le dire : le Togo ne possède pas de politique de l’éducation.
Deuxième leçon : l’éducation nationale va de crise en crise, du fait du bricolage des petits bricoleurs des ministères de tutelle qui sont incapables d’anticiper à partir d’une politique et de statistiques pour répondre aux besoins de la jeunesse scolarisée et des enseignants, ainsi qu’aux exigences du développement du pays.
Troisième leçon : le mépris affiché par le régime du clan Gnassingbé vis-à-vis de l’éducation et de la culture est en train de provoquer une baisse de niveau inquiétante qui à terme discréditera toute l’école togolaise qui est déjà sinistrée.
Quatrième leçon : on ne s’amuse pas impunément avec l’avenir de la jeunesse. Les actes insensés posés aujourd’hui contre cette jeunesse sont des bombes à retardement qui pèteront tôt ou tard à la gueule des apprentis sorciers.
Cinquième leçon : le régime incompétent et putschiste qui s’est imposé contre la volonté du peuple togolais a fait la démonstration de son incompétence et de sa corruption pendant 44 ans. Il doit dégager le plancher pour laisser la place à des dirigeants patriotes et compétents pour sortir notre pays de la misère et de la médiocratie, afin d’amorcer le développement et le progrès. Notre peuple mérite beaucoup mieux que ces gens-là.
Sixième leçon : cette dernière leçon, je l’emprunte à une chanson du créateur de l’afrobeat, Fela Anikulapo Kuti : « Teacher, don’t teach me nonsense » !!!
Une contribution de G. Doh
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