mardi 19 octobre 2010

Pourquoi le Congo est-il mal dans sa peau ?


Écrit par Dr Mayemba Mbaki   







Le malaise du Congo est à la fois complexe et contextuel. Pour le saisir, il faut le placer dans une dynamique contextuelle dont l'Afrique de la période des grandes découvertes est la victime (1). Il est complexe parce que, de près ou de loin, il  est le produit de plusieurs facteurs qui ont corroboré dans une direction dévoyée de l'histoire. Ses protagonistes sont sans doute restés toujours les mêmes.

Ils se renvoient mutuellement la responsabilité, cherchant à se débarrasser, chacun de son côté, du linge sale. Les uns se lavent les mains et proclament haut que « l'Afrique a sa part de responsabilité dans son propre malheur»(2). Avec une arrogante détermination, ils affirment sans référence que « nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères». C'est comme s'ils éradiquaient l'histoire et tous ses souvenirs. Ils sont revenus, les temps prophétiques, où la faute commise par les pères n'est plus liée aux conséquences qui en découlent chez les enfants : « En ces temps là écrit le prophète Jérémie (31, 29-30), on ne dira plus, les pères ont mangé les raisins verts et les dents des enfants ont pourri. Mais chacun mourra de sa propre faute ». Une réaction de haute teneur publiée en 2008, a fait l'objet d'une indignation intitulée, « L'Afrique répond à Sarkozy ». Les autres, par contre, déplorent le discrédit jeté sur le sol africain qui constitue le véritable traumatisme, qui a ligoté ces
peuples au fond de la caverne de leur existence. Et que dire alors de la Conférence de Durban (3) qui reconnaît que l'esclavage est bien un crime contre l'humanité ?

A notre connaissance, ces deux facteurs plus déterminants se sont conjugués mutuellement, ayant leur appartenance à deux réseaux culturels distincts. Le premier est externe. Il s'inscrit virtuellement dans un agir inconscient d'un missionnaire dominicain, Bartholomé de Las Casas, qui propose la substitution des esclaves indiens, faibles et fragiles pour les travaux des champs des cannes à sucre et de coton en Amérique, aux Africains qui, selon lui, apparaissent résistants et robustes et dociles. C'est ici que la conscience de l'évangélisation a marqué un point obscur de la charité évangélique et exposé tout un continent à un commerce ignoble de la traite d'esclaves. Dans ce contexte, le Pape Jean-Paul II d'heureuse mémoire, demandera pardon au nom de toute l'Eglise catholique, pour les erreurs commises par ses membres (4).  De même, après des siècles de servitude colonialiste, Silvio Berlusconi s'inclinera devant Kadaffi à Tripoli, pour demander pardon sur les erreurs de la colonisation italienne en Libye (5). Ce courage honore les uns et libère les autres de « la haine de l'occident »(6). C'est un pas que plusieurs colonisateurs ne parviennent pas à franchir par orgueil.

Le second réseau culturel est interne, et par contre diamétralement opposé au premier. Il survient dans une sphère de mentalité d'accueil propre à l'africain, que nous qualifions de naïf et congénital, à laquelle le congolais n'échappe pas. Selon la sagesse du Nord-Kete, « l'étranger n'est pas censé connaître le palmier qui produit des noix charnues », car il est et reste une menace perpétuelle. L'étranger peut révéler la crainte de notre honte qui, à son tour, nous dénudant de la carapace trompeuse, pousse dans la peur de perdre la face et de devenir ridicule, d'être banalisé (7). La sagesse traditionnelle a cédé la main à la peur et les enfants du Congo ont privilégié la triste piste d'autoprotectionisme. Ils se sont ainsi ralliés à l'envahisseur, en vue de protéger des cercles familiaux restreints, au détriment de tout un peuple.

Cette réflexion peut être considérée comme une accusation sans fondement, si nous  regardons tout du côté de l'assaillant, débarqué avec ses armes, face auxquelles les Congolais sont dépourvus des boucliers et des techniques. De gré ou de force, par crainte ou par naïveté accueillante, les Congolais ont ouvert les portes de leurs huttes et fait asseoir le bourreau autour de leur feu. Ils ont pactisé avec le diable en livrant ce qu'ils ont de plus intime et de propre, la terre et l'honneur. Il y a là, quelque chose de fondamental auquel les Africains en général, et les Congolais en particulier, sont invités à analyser en toute impartialité. Il s'agit d'une réalité historique à relever et qui s'est manifestée comme une tâche d'huile sur le sol de nos ancêtres. Nous parlons de la prospérité du marché d'esclaves qui a renforcé son efficacité grâce à la participation active des propres fils du Congo.

Nous nous proposons, dans cette réflexion très succincte, de ne considérer que le second aspect, qui fait allusion au réseau culturel interne, à travers lequel les Congolais ont participé à leur malaise actuel. Il est très facile de voir la paille dans l'œil de l'autre, que la poutre qui ennuage la vue de son propre œil, disait l'autre. Cette analyse nous interpelle et nous implique dans une dynamique d'autoquestionnement, en vue de faire la part des choses. C'est seulement en ce moment-là que nous pouvons prétendre initier des tentatives des résolutions.

Comment le malaise interne s'est-il constitué en mal congolais ?

La vérité blesse, disent les académiciens. Mais, il est d'un signe de courage, nuancent-ils ailleurs, de regarder la vérité en face car, d'une manière ou d'une autre, elle finit toujours par triompher. Après une longue analyse de l'histoire du Congo et du comportement typiquement spécifique aux Congolais, il est arrivé le moment de nous regarder devant le miroir de notre conscience et d'avouer nos propres erreurs. Cette analyse a pour but de nous mettre en question en vue d'apporter une rectification à léguer en héritage à la progéniture. Il n'est pas possible de rectifier ce qui est parfait. Néanmoins, notre histoire ne l'est pas.

De quoi s'agit-il ? Partons de l'histoire écrite, dont les vestiges sont arrivés jusqu'à nous. Après la résistance du royaume Kôngo qui s'est conclue tragiquement par une victoire écrasante des Portugais à Ambuila (1665), trois nobles et une centaine de chefs kôngo furent décapités. Les vainqueurs sont ainsi entrés triomphalement dans le continent en remontant le fleuve Congo. Leur terreur a constitué un instinct de tyrannie vis-à-vis de la population autochtone et a facilité la floraison du commerce de l'esclavage. Si la terreur a formé la base de la corruption morale et renforcé l'instinct de conservation, les marchands d'esclaves ont couru à une autre forme de corruption pour amadouer et attirer la docilité des autochtones. Il s'agit de la corruption substantielle qui s'est surajoutée et a complètement obnubilé la conscience des fils du Congo. Mordu à l'appât, ceux-ci ont livré leurs frères et compatriotes en échange d'étoffes, de draps, de fusils, de poudre de chasse, de barils d'eau-de-vie, de couteaux et que sais-je d'autres. Quelles que soient les conditions et au vu des faits évidents, le Congolais a collaboré, en long et en large,  en âme et conscience, à la réalisation parfaite d'un plan de déstabilisation contre son propre équilibre social(8).

En 1899, alors que Joseph Conrad décrit les atrocités commises sur le sol congolais par les colons belges, auxquelles il assiste personnellement, les fils du pays sont placés à la tête des équipes pour terrifier leurs propres compatriotes. C'est du jamais vu ni entendu, rapporte Conrad. « La grande danse du commerce et de la mort, procède dans une atmosphère grêleuse et terreuse comme celle d'une catacombe enflammée. C'était comme un houleux pèlerinage à travers un répertoire  de sujets en cauchemars ». Et quand il se réfère aux travailleurs indigènes qui tombent malades, il ajoute, « qu'ils se meurent lentement, c'est très clair. Ceux qui ne sont ni ennemis ni délinquants ne portent plus rien de terrestre désormais; rien d'autre que des nègres simulacres de la maladie et de la faim, entassés confusément dans des balluchons en couleur » (9).

Quelques années avant la prise de conscience en vue de l'indépendance, une classe intermédiaire est constituée comme une barrière entre les colons omnipotents et les autochtones analphabètes. Les membres de cette classe intermédiaire appelée « évolués », étaient immatriculés. Nonobstant, ils étaient dépourvus d'expérience politique et même d'une formation intellectuelle adéquate. Tout compte fait, ils se considèrent réellement comme une classe à part, supérieure à leurs compatriotes. Ils ne représentent pas les leurs, mais se définissent comme une société des parvenus, à part. De la première catégorie qui est vulgairement appelée des « boys » (serviteurs des colons) surgira une deuxième catégorie où l'on trouvera des moniteurs (enseignants), des juges des tribunaux, des percepteurs des postes, des chefs des gares, des agents commerciaux, et ainsi de suite. Tous ceux-ci sont des auxiliaires des Blancs, selon leur formation. Une troisième catégorie sera constituée des abbés indigènes. Ceux-ci sont formés par des missionnaires européens. Ils sont contraints à mener une vie de rigidité qui demandait une grande abnégation. Nolens volens, ils ne représentent que leurs intérêts et combattent pour obtenir les prérogatives de leurs classes sociales. Ils parlent comme des Blancs, mangent comme les Blancs, marchent comme les Blancs, bref, ils sont des « mindele ndombe » (Blancs à la peau noire), en opposition aux « basenji » indigènes analphabètes.

A l'aube de l'indépendance (1960), nous en sommes tous témoins, l'immaturité politique a supplanté  la raison. Le manque d'expérience dans l'appareil de la gouvernance a porté une confusion au sein du jeune Etat. Les Congolais plongés dans l'éclatement, se sont livrés aux émeutes. A l'époque de la guerre froide, le visage emblématique de Lumumba a suscité une véritable opposition qui, d'ailleurs, lui a coûté la vie. Non seulement que le coup d'Etat du chef d'état-major plonge le Congo dans la période la plus trouble de son histoire, mais il livre le premier ministre, démocratiquement élu, entre les bras de ses bourreaux. . «Une vingtaine de soldats, de policiers, d'officiers belges et de ministres katangais regardent en silence. Un capitaine belge donne l'ordre de tirer et une salve énorme fauche Lumumba » (10).

La tyrannie et la terreur de la traite de l'esclave ont triomphalement fait leur entrée sans transition dans une autre époque, la colonisation. Naïveté accueillante ou esprit corrompu ? C'est là que le Congolais est jugé en ce jour, examiné sous la loupe qui met sa crédibilité en jeu et son intégrité morale en discussion. Il n'y a rien de neuf sous le soleil, disait Qohélet (Ecclésiaste). L'évolution de la culture au Congo a montré que nous partageons notre table avec celui qui vient nous insulter dans notre propre maison, et cela nous amuse. Comme si l'histoire n'a pas suffit pour nous instruire, et loin de l'époque de la traite d'esclaves, le Congolais est encore capable de livrer son propre frère pour un morceau de pain, un verre de bière, une sauce de tomate...

Bibliographie

(1) Mayemba M, Les origines du sous-développement au Congo, Ed. Rotex, Fribourg, 2002, p 85 sv.
(2) Discours du président N. Sarkozy à Dakar, 26 juillet 2007.
A.A., L'Afrique répond à Sarkozy, sous la direction de Makhily Gassama,
Ed. Philippe Rey, Paris, 2008.
(3) Le Soir, 18 et 19 septembre 2001
(4) Le Pape Jean-Paul II au peuple d'Océanie, " L ’Église exprime son profond regret et demande pardon pour toutes les fois où ses fils ou ses filles ont participé ou participent encore à ces injustices. Conscients des torts odieux causés aux populations autochtones de l’Océanie, les Pères du Synode ont présenté les plus vives excuses pour la participation de membres de l’Église à ces méfaits, surtout lorsqu’il s’agissait d’enfants enlevés de force à leurs familles ». De même, Jean Mpisi dans son livre intitulé « Les évêques africains et la traite négrière », rapporte le pardon de l'Eglise d'Afrique, exprimé en octobre 2003 à l'Ile de Gorée, au Sénégal, pour la participation des africains à la traite négrière. Une grande polémique a opposé les historiens africains qui prétextaient que l'Afrique n'a pas à s'excuser des horreurs commises par les nations européennes.
(5) Silvio Berlusconi appelle le peuple libyen, dans son discours à leur nation, à "pardonner le passé que nous voulons laisser derrière nous", Tripoli, le 04.03.2009.
(6) Ziegler J., La haine de l'Occident, Ed. Albin Michel,
Paris, 2008.
(7) Mayemba M., Xénophobie, perversion ou délinquance institutionnalisée?, Ed. Rotex, 2009, pp. 21-22.
(8) Mayemba M., Les origines du sous-développement au Congo, op. cit., pp. 33-35.
(9) Conrad J., Le cœur des ténèbres (Heart of darkness), Dell Books, New York, 1960.
(10) Ludo de Witte, L'assassinat de Lumumba, Karthala, Paris, 1999.

L’histoire des révolutions et de la psychologie du pouvoir montrent qu’un homme qui arrive au pouvoir par les armes n’abandonne jamais son projet de s’accrocher au pouvoir aussi longtemps que le peuple ne le contraint pas par la force d’y renoncer. « La tyrannie ne s’effondre donc pas d’elle-même : on la brise »[1].



[1] Manès Sperber, op. cit., p. 95.

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