jeudi 9 décembre 2010

Le refus morbide d’alternance, un frein majeur au développement de l’Afrique

C’est l’actualité de la Côte d’Ivoire qui ressuscite le débat. Visiblement battu au second tour de la présidentielle, Gbagbo Laurent, le président sortant, a utilisé des subterfuges et des contorsions abominables pour se faire proclamer vainqueur. Ainsi, il ferme la porte, lui aussi, à l’alternance, comme ce fut le cas, et c’est le cas, dans d’autres pays du continent dont le Togo. A ce jeu, le développement du continent ne peut que attendre, les problèmes politiques permanents en empêchant la conception et la réalisation.


L’alternance, unité de mesure de la démocratie
N’en déplaise à Faure Gbassingbé, à Pascal Bodjona, à Solitoki Esso, à Blaise Compaoré et à présent à Laurent Gbagbo, la démocratie n’a de sens si elle n’autorise l’alternance au sommet de l’Etat. Quelle que soit la bonne volonté d’un pouvoir, quel que soit le bonheur qu’un régime apporte à un peuple, il y aura tôt ou tard le besoin de voir autre chose ; il y aura l’envie d’essayer un autre groupe avec l’espoir que celui-ci fasse encore mieux que le précédent. C’est l’esprit qui a sous-tendu la conception de la démocratie et les pères du régime démocratique ne l’imaginaient pas du tout d’un règne éternel ou démesurément long. Georges Washington, Abraham Lincoln et tous les autres étaient convaincus que le régime démocratique se porte toujours mal si un seul homme passe sa vie et son éternité à la tête de son pays. Aussi ont-ils laissé comme testament aux Etats-Unis et aux Américains la loi sacro-sainte de l’alternance au sommet de l’Etat et surtout de la limitation du mandat présidentiel. C’est une question de fierté et d’honneur pour les Américains, la limitation à deux fois 4 ans du mandat présidentiel. De père en fils, on est convaincu qu’un homme qui fait plus de huit ans comme président n’est plus efficace.
C’est ainsi que la tradition se poursuit depuis deux cents ans au moins, seul Franklin Delano Roosevelt a fait exception entre 1933 et 1945. Les preuves sont légion qui montrent à suffisance que l’alternance et la limitation du mandat présidentiel sont utiles et nécessaires pour un pays, les Etats-Unis par exemple. On n’a même pas besoin d’aller jusque là avant de trouver les preuves des bienfaits de l’alternance politique pour un pays. Le Bénin, le Ghana, le Mali sont très près qui apportent tous les jours les raisons suffisantes pour croire en l’alternance politique. Non pas que les citoyens de ces pays soient plus heureux que d’autres, non pas qu’ils aient tout ce qu’ils veulent du fait de cette alternance, mais cette dernière fait l’effet d’installer une concurrence entre les différents partis et hommes qui se succèdent au pouvoir. Quelqu’un qui vient, a l’ambition légitime de faire mieux que le prédécesseur ou le successeur. C’est la dynamique de l’alternance : la politique a encore un sens. Autrement, on se retrouve dans la situation du Burkina-Faso où les populations crachent sur la politique et vont cueillir des mangues dans les champs les jours des élections.
Difficile admission de l’alternance
Malheureusement, malgré le tableau enviable dressé ci-dessus, l’Afrique reste réfractaire à la dynamique de l’alternance. On sait que ce sont quelques régimes et quelques citoyens du continent qui se prennent pour le centre du monde, sans même avoir les moyens d’en être un arc de cercle, qui refusent et s’opposent farouchement à la généralisation de la démocratie, véritable démocratie.
Au Togo, le RPT et le clan Gnassingbé s’accrochent au pouvoir comme s’il n’y avait plus de vie hors de ce pouvoir. Ce qui s’est passé à Abidjan la semaine dernière n’est pas vraiment nouveau pour le Togo. En 1998, feu Eyadèma avait en toute impudeur fait changer les résultats de la présidentielle pour se faire proclamer vainqueur par le ministre de l’intérieur d’alors, Séyi Mémène en lieu et place de la présidente de la commission électorale. A sa suite, son descendant biologique et politique, Faure Gnassingbé a appris la leçon qui trahit toutes les promesses de modernité en se faisant proclamer gagnant des élections sans preuve. En 2005, un demi millier de citoyens en ont perdu la vie de sa boulimie du pouvoir ; en 2010, des centaines de milliers en ont perdu l’espoir et la joie de vivre.
Au Kenya, Moi Kibaki a déjà oublié que, si son prédécesseur était resté fermé à l’alternance, il n’aurait jamais été président du Kenya. Deux ans en arrière, il a fait tuer mille cinq cents de ses compatriotes parce qu’il n’a pas voulu admettre sa défaite à la présidentielle. Idem au Zimbabwe où le vieux maquisard Mugabe confond ses compatriotes aux Britanniques et à Ian Smith qu’il traitait d’homophile. L’opposant Tsvangiraï a été longtemps pour lui comme un élève qu’on punit pour n’avoir pas fait ses devoirs : régulièrement, l’opposant était passé à tabac par la police politique zimbabwéenne simplement parce qu’il critique la gestion du vieux maquisard. Ailleurs, encore, une farouche opposition est faite à l’alternance de sorte qu’on s’est retrouvé avec les présidences à vie, les présidents qui ne perdent jamais d’élections ainsi que les guides éclairés au vingt-uinème siècle.
Pour ces types de citoyens, le pouvoir d’Etat serait pareil aux trônes familiaux ou claniques que l’on passe de père en fils, pour lesquels nul compte ne peut être demandé, encore moins des élections organisées pour trouver le chef. Feu Houphouët Boigny se plaisait à dire, il en était sérieux, qu’un chef ne voit pas son successeur. Il insinuait ainsi que la question sur sa succession ou sur la succession des présidents comme lui, Mobutu, Eyadèma et Conté se sont inscrits dans sa logique, que les présidents comme eux devaient rester au pouvoir jusqu’à leur mort. L e ciel est témoin que sa conception a été catastrophique pour son pays, vu que les querelles de succession qui sont nés à sa mort officielle le 7 décembre 1993 ne se sont pas encore estompées. L’instabilité politique a pris place dans le pays du fait de la longueur extrême de son règne et de l’impossibilité d’évoquer la succession jusqu’à sa mort brutale. En même temps, il faut voir là, la preuve du caractère infect des règnes dynastiques et élastiques et de la résistance à l’alternance.
Un frein au développement
Plus haut, on faisait une allusion à l’impact négatif que les règnes dynastiques et élastiques produisent sur les pays. Faute d’alternance, la concurrence n’existe dès lors pas entre les acteurs politiques et surtout celui qui s’éternise au pouvoir ne fait presque plus d’efforts puisqu’il sait que, quelle que soit la couleur du bulletin de vote, il gagnera toujours les élections. Le développement des pays dans ces situations d’autocratie et de monarchie n’est plus une préoccupation. Mugabe s’impose à la tête du Zimbabwe mais ce n’est pas pour autant que les Zimbabwéens sont les plus heureux du continent. Mobutu s’est fait appeler la flèche qui vole de victoire en victoire et s’est fait la renommée de léopard, félin invulnérable, mais avant sa mort, il fallait plus d’un million de zaïres pour acheter un bière à Kinshasa. En outre, qu’est-ce que Conté, dans son analphabétisme sans solution, a apporté à la Guinée en s’accrochant au pouvoir, en traficotant toutes les élections pour les gagner sans raison ? Rien d’intéressant sinon l’obscurité épaisse qui recouvre des quartiers entiers de Conakry dès que le soir arrive, ou bien la paupérisation repoussante dans laquelle vivent les Guinéens par la faute de son règne infect et insensé de 24 ans ?
Les Togolais se posent la même question : que gardent-ils des 38 ans de règne du père de Faure Gnassingbé ? Les rues cabossées, les écoles et hôpitaux en très petit nombre, des salaires sur lesquels il faut invoquer tous les dieux avant de les utiliser pour espérer qu’ils ne finissent pas avant la première quinzaine, etc. Son fils a pris la place qui ne va pas plus loin que les proclamations incantatoires et les opérations tout feu tout flammes et bling bling des veilles de campagne électorale. La substance du travail, ici et ailleurs, est délaissée au profit de la volonté morbide de conserver le pouvoir tant et si bien que les réformes courageuses et dynamiques qui peuvent ouvrir le pays à la modernité et le mettre sur la voie du développement sont mises au placard. Raison évidente : ces réformes sonneront le glas du pouvoir RPT si elles sont effectuées de façon rationnelle, orthodoxe et consensuelle.
En conséquence, le développement attend toujours de commencer parce que d’une part les citoyens sont réfractaires à accompagner l’effort de développement et de l’autre, dans le cas spécifique du Togo, les bailleurs de fonds ne proposent que des miettes comme dons, subventions ou aides bilatérales et multilatérales. Du côté de l’Allemagne, la loi est claire : « keine Demokratie, keine Hilfe », c’est-à-dire « pas de démocratie, pas d’aide ». D’autres partenaires sont également dans la même logique mais jouent le jeu avec le pouvoir boulimique du RPT au grand dam des populations togolaises.
L’autre réalité dans ces situations qui ne favorise pas le développement, c’est la mauvaise gouvernance, l’opacité et l’impunité qui caractérisent les pouvoirs réfractaires au changement et à l’alternance. Ces trois fléaux sont incompatibles avec le développement et ils oeuvrent à tirer vers le bas tous les efforts de développement. Combien de citoyens ne sont pas immensément riches dans ces pays pendant que l’écrasante majorité est à moins d’un dollar américain par jour ? Pis, que fait-on contre ceux-là qui ont autant d’argent ? Le pouvoir politique les protège car de leur richesse et de leur joie dépend la survie du prince et des princesses. C’est toute la politique de l’Afrique qui est remise en cause avec le coup de force de Laurent Gbagbo. Le continent doit réfléchir s’il veut rester dans la course du développement et de la concurrence.
Nima Zara
Source: Togocity

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