Tefy Andriamanana - Marianne | Vendredi 24 Juin 2011
Un documentaire controversé sur le génocide rwandais ne sera finalement pas censuré. Les plaignants arguaient que ce reportage pouvait nuire à la présomption d’innocence. Un procès sur le fond pourrait encore avoir lieu
Finalement, il passera. Le documentaire « Génocide au Rwanda : des tueurs parmi nous ? » sera diffusé sur France 2 le 28 juin à 20h40. Trois personnalités rwandaises, Agathe Habyarimana, veuve de Juvénal, ex-président rwandais assassiné en 1994, Charles Twagira et Marcel Bivugabagabo, invoquant la présomption d’innocence et interrogé dans ce film avaient demandé au tribunal de Paris via une procédure de référé heure par heure de pouvoir le visionner avant sa programmation. En vain, puisque le tribunal vient de rejeter leur demande. Me Richard Malka, avocat de Tony Comiti productions, producteur du documentaire, a salué « une bonne décision dans la droite ligne de la jurisprudence ».
De son côté, Me Philippe Meilhac, avocat de la veuve Habyarimana a indiqué qu’il ne ferait a priori pas appel pour redemander un visionnage à priori. « Il y a quand même eu une évolution suite à notre action », notant l’insertion d’un encart introductif évoquant la « présomption d’innocence » des protagonistes du documentaire, aucun n’ayant encore été condamné. L’avocat attend alors la diffusion du documentaire, se disant « très attentif sur son contenu ». C’est notamment le montage final de l’interview de sa cliente, réalisée en sa présence, qui retient son attention. En cas de problème, il pourrait alors attaquer le documentaire sur le fond.
Car les intérêts en jeu sont importants pour sa cliente. Hasard du calendrier, le documentaire en question sera diffusé la veille du début des débats devant la chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris pour décider de l’extradition vers le Rwanda d’Agathe Habyarimana. En 2008, la Cour d’appel de Toulouse avait déjà rejeté l’extradition de Marcel Bivugabagabo. Les deux plaignants et Charles Twagira font également l’objet de plaintes en France mais n’ont pas été mis en examen.
« Pas d'égalité des armes »
Me Philippe Meilhac espère que le documentaire ne changera pas la donne pour sa cliente en influant les débat sur son extradition. « Je tiens les magistrats de la Cour d’appel pour des gens capables de discernement. Et ils ne sont pas là pour évoquer les éléments de fond », dit-il. Cependant, il note que l’Ambassadeur du Rwanda, donc le représentant de l’Etat demandant l’extradition, sera présent au débat suivant le documentaire.
Mais la date a-t-elle été choisie exprès ? « Je veux faire bénéficier France 2 de la présomption d’innocence », commente Me Meilhac. Au départ, le documentaire devait être diffusé le 31 mai mais a été déprogrammé pour diffuser un sujet sur Ratko Mladic.
Tous ces débats font remonter toutes les controverses sur les réelles responsabilités dans le génocide rwandais. Me Philippe Meilhac accuse les parties civiles d’être « un véritable relais de l’Etat rwandais en France » et donc de Paul Kagamé, actuel chef de l’Etat, également accusé de crimes de guerre et de massacres et d’avoir commandité l’assassinat du président Habyarimana.
Une théorie que conteste Me Richard Malka. « Il y a eu un génocide d’une ethnie par une autre. Qu’il y ait eu des massacres, éventuellement des crimes de guerre des deux côtés, c’est indiscutable. Mais des crimes contre l’humanité, il y a en eu qu’un », explique-t-il. Lors de l’audience, il avait accusé les avocats de l’autre partie de parler de « massacres interethniques » et non de « génocide », ce que les intéressés ont démenti.
Droit de la presse ou international ?
Et ce n’est pas la première fois que Me Meilhac défend des Rwandais accusés de génocide. En septembre dernier, il avait également réussi à faire échouer l’extradition vers le Rwanda de Eugène Rwamucyo, ex-médecin à Maubeuge. Pour se justifier, la chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Versailles a estimé que « les droits de la défense ne sont pas garantis au Rwanda ». Une décision vivement contestée par Kigali. Visé par une plainte du Collectif des parties civiles pour le Rwanda, Eugène Rwamucyo n’a pas encore été mis en examen
C’est cette absence de mise en accusation formelle qui est pointée par Me Meilhac. « Il y a des plaintes, des informations judiciaires contre X mais pas de statut, ni de mise en examen ou d’audition comme témoin assisté. Résultat, on ne sait pas ce qu’il y a dans le dossier. Il n’y a pas d’égalité des armes », pointe l’avocat. Il craint alors l’impact d’un documentaire dans un dossier aussi sensible : « L’approche médiatique n’a pas les mêmes préoccupations que le traitement judiciaire ». Et quand bien même, la Justice s’en mêlerait, on parle plus de droit de la presse que de droit international.

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