vendredi 21 janvier 2011

Si le ridicule pouvait tuer, la communauté internationale serait morte





Les Africains qui croyaient qu’en Côte d’Ivoire la communauté internationale se battait pour le respect du choix du peuple ivoirien viennent d’être servis lors de la révolution tunisienne. En fait, qu’est-ce que la communauté internationale dans le jargon politique mondial ? Cela dépend du pays où l’on se trouve.

Généralement, il s’agit des maîtres du village planétaire : les Etats-Unis d’Amérique, leurs deux caniches que sont le Canada et le Royaume Uni, leur eternel protégé, l’Etat d’Israël, la France et l’Union Européenne. A cela viennent s’ajouter l’ex-pays colonisateur chaque fois qu’il est question d’un pays du Tiers Monde spécifique.

Ainsi, la Belgique fait partie de la communauté internationale chaque fois que le dossier congolais est sur la table des grands. Les organisations internationales telles que la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International, la Cour Pénale Internationale (CPI) et bien d’autres qui donnent l’apparence d’appartenir à tous les Etats membres sont dans une large mesure de simples instruments aux mains de la communauté internationale telle que définie ci-dessus.

En Côte d’Ivoire, où il y a une certaine dose d’autocratie depuis l’arrivée au pouvoir du Président Laurent Gbagbo, comme presque partout ailleurs en Afrique, et surtout depuis la rébellion des Forces nouvelles, le torchon brûle à la suite d’une élection qui ne devait pas avoir lieu, car on n’organise pas une élection présidentielle dans un pays coupé en deux, avec une partie contrôlée par des rebelles.

La communauté internationale, qui a une lourde part de responsabilité pour avoir imposé ce scenario, s’est littéralement déchaînée sur le Président Gbagbo. Par respect pour le choix du peuple ivoirien, dit-on. Quel fut ce choix ? Deux réponses.

La première apportée en dehors de la légalité par le président de la Commission Electorale Indépendante (CEI), désavoué par une partie de la CEI et conduit tel un enfant par les ambassadeurs des Etats-Unis et de la France à l’hôtel où se trouve le quartier général d’Alassane Ouattara pour déclarer ce dernier vainqueur.

Depuis lors, l’homme a quitté la Côte d’Ivoire pour une destination inconnue pour ses compatriotes, mais bien connue de la communauté internationale. La deuxième réponse, donnée en toute légalité par la cour constitutionnelle du pays, a déclaré le président sortant vainqueur. Mais la communauté internationale s’est empressée de souligner que le président de la dite cour était un proche du Président Gbagbo sans toutefois dire que le président de la CEI l’était tout autant vis-à-vis d’Ouattara.

Puis, elle s’est ingérée dans les affaires intérieures ivoiriennes au point d’usurper le pouvoir de la cour constitutionnelle pour reconnaitre Alassane Ouattara comme président de la république. Le président français a poussé son ingérence jusqu’à lancer un ultimatum au Président Gbagbo pour quitter le pouvoir. La communauté internationale a beau s’époumoner à déclarer qu’elle défend le choix du peuple ivoirien, tout le monde n’est pas obligé d’avoir la mémoire courte.

Les Congolais, par exemple, se souviendront qu’en 1960, les Etats-Unis avaient refusé de délivrer un visa au Premier ministre Patrice Lumumba, le choix du peuple congolais, pour aller défendre son pays, agressé par la Belgique, du haut de la tribune des Nations Unies.

Amusons-nous à accorder le bénéfice du doute à la communauté internationale et croyons, comme tous les naïfs africains, qu’elle a réellement à cœur le sort du peuple ivoirien. Mais que n’avons-nous pas vu et entendu au sujet de la révolution en cours en Tunisie ?

Pendant que le Président Ben Ali massacrait son peuple, la communauté internationale est restée silencieuse. Les associations de défense des droits de l’homme l’implorait presque pour qu’elle sorte de son silence assourdissant. La raison du silence ?

Laissons la parole au Président Sarkozy, celui-là même qui a eu le culot de lancer un ultimatum au Président Gbagbo : « La politique de la France est fondée sur deux principes constants : la non ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat souverain, le soutien à la démocratie et à la liberté ».

Elève au Collège jésuite Saint Ignace à Kiniati au Kwilu, province de Bandundu, dans les années 70, j’avais été témoin de la publication d’un article dans la revue du collège, « Au sommet », dont le titre, « L’homme blanc est un être inachevé », avait fait des vagues. Le texte renvoyait à ce type de discours fort méprisable dans le chef des décideurs occidentaux, car situé aux antipodes de la vérité.

Pour ne pas remonter jusqu’à Mathusalem, après les conflits postélectoraux en Irak et en Côte d’Ivoire, la France n’a-t-elle pas tiré à boulets rouges sur les présidents de ces deux pays ? N’a-t-elle pas activement soutenu voire organisé en coulisse les manifestations de leurs opposants ?

"Soutien à la démocratie et à la liberté"! Pendant vingt trois ans, la France, comme le reste de la communauté internationale, a très activement soutenu la dictature de Ben Ali en sachant très bien ce qu’elle représentait. « L’entourage familial du Président Zine El-Abidine Ben Ali est une quai-maffia, affirmaient des télégrammes confidentiels américains [datant de juin 2008] obtenus par WikiLeaks ».

La police fédérale belge a même affirmé que la dictature Ben Ali avait des policiers en Europe pour traquer ses opposants. Pendant que les Tunisiens tombaient sous les balles du despote, la France s’apprêtait même à rééditer l’exploit de l’opération turquoise en envoyant ses policiers sauver le pouvoir personnel de l’ami Ben Ali.

C’est du moins ce que l’on peut déduire des propos tenus par la ministre des affaires étrangères françaises, Michèle Alliot-Marie, qui proposa tout bonnement une coopération policière devant l’Assemblée nationale de son pays.

Pour sauver ce régime criminel, la France proposa également l’annonce d’un accroissement de l’aide en faveur de la Tunisie, notamment au niveau européen. Laissons la ministre française s’expliquer et surtout comparons son explication aux anathèmes que la France n’a cessé de lancer contre le Président Gbagbo : « Notre premier message doit être celui de l’amitié entre le peuple de France et le peuple [tunisien], sans nous ériger en donneurs de leçons ».

Quelle pirouette ! Même déchu, le criminel Ben Ali continue de bénéficier de la protection de la communauté internationale. Qu’on se souvienne de la déclaration du procureur de la CPI sur la situation en Côte d’Ivoire : « Tout d’abord, je tiens à être clair: je n’ai pas encore ouvert une enquête. Cependant, s’il se trouve que des crimes graves relevant de ma compétence ont été commis, je le ferai.

Si par exemple, la violence éclatait à la suite des discours de M. Charles Blé Goudé, il pourrait faire l’objet de poursuites ». Pourtant, pendant que le régime Ben Ali commettait des crimes relevant de la compétence de la CPI, Luis Moreno-Ocampo se taisait dans toutes les langues.

Comble d’hypocrisie et de mépris pour le reste de l’humanité, un communiqué de l’Elysée indiquait : « La France apporte un soutien déterminé à la volonté de démocratie du peuple tunisien » pendant qu’outre Atlantique, la premier président métis des Etats-Unis, Barack Obama, saluait également dans un communiqué « le courage et la dignité du peuple tunisien », tout en « [appelant] le gouvernement tunisien, [après la fuite du tyran], à respecter les droits de l’homme et à organiser dans un proche avenir des élections libres et justes qui reflètent la volonte réelle et les aspirations des Tunisiens ».

Aucun regret, aucune excuse pour avoir soutenu pendant si longtemps celui qui bafouait la dignité des Tunisiens, en violant constamment et systématiquement leurs droits humains et en étouffant leurs aspirations les plus légitimes.

Que dire des médias du « monde libre » qui, comme le procureur de la CPI, n’ont pas manqué d’aboyer au sujet de la situation ivoirienne ? Alors que les mots dictature et dictateur ont été plusieurs fois prononcés par les journalistes occidentaux pour mieux diaboliser le Président Gbagbo, aucun d’entre eux ne les a utilisés dans la couverture de la révolution tunisienne.

S’agissant de Ben Ali, un journaliste de France 2 a même parlé de « celui qu’ils [les Tunisiens] appellent dictateur ». Admirez la précaution ! Et ce n’était pas la seule. Au sujet de la Côte d’Ivoire, des émissions télévisées mettent en scène des « experts » occidentaux et bien de nègres de service qui se permettent de dire tout le mal qu’ils pensent du Président Gbagbo.

Mais sur la Tunisie, on se contente de donner la parole aux Tunisiens ou aux Français d’origine tunisienne comme Serge Moati ou Bertrand Delanoe. Aucun « expert » français ou d’ailleurs dans le « monde libre » ne veut se mouiller.

C’est aussi cela la comédie de la liberté d’expression et de l’indépendance dont se targuent les médias dominants qui, la chute du dictateur consommée, peuvent enfin se permettre de disserter longuement et librement sur cette dictature arabe.

Autre thème fort intéressant, « Paris dit surveiller les avoirs financiers tunisiens en France ». Ils sont légion les dictateurs africains qui oppriment et affament leurs peuples tout en amassant des fortunes jalousement cachées dans les démocraties occidentales, ces championnes de la défense des droits universels de l’homme.

En fait, comment le droit pénal général qualifie-t-il le fait, en connaissance de cause, de dissimuler, de détenir ou de bénéficier, par tout moyen, du produit d’un crime ou d’un délit ? Recel ! En réalité, les démocraties occidentales, pour ne pas parler de la seule communauté internationale, sont des Etats éminemment voyous qui réussissent à se donner bonne conscience à travers la farce de l’aide au développement et la publicité mensongère qui l’entoure.

L’ordre ou, mieux, le désordre mondial ne repose pas sur les valeurs de vérité et de justice, mais sur celles de la force. La culture politique de la communauté internationale est à l’opposé du communisme originel en vigueur dans les sociétés traditionnelles africaines. Elle n’est pas une culture de démocratie ou des droits de l’homme. Il s’agit d’une culture des intérêts propres, que les dirigeants occidentaux défendent bec et ongle, même entre eux.

L’opinion publique est le seul contrepoids auquel ils acceptent difficilement de confronter leurs intérêts. Or, l’opinion publique, on peut la mener où l’on veut par l’habileté et non par la morale. Ou plutôt, la morale politique n’est pas la morale simplement. Aussi laide soit-elle, cette réalité doit faire partie de toute équation politique contemporaine.

Au sein des démocraties occidentales elles-mêmes, qui sont davantage des ploutocraties dans la mesure où les grandes orientations politiques sont décidées au niveau de ce que Max Gallo appelle les « rois sans visage », c’est-à-dire les requins de haute finance internationale et les multinationales, l’humanité a besoin d’une révolution qui tordrait le cou à l’arrogance de la loi du plus fort, en même temps qu’elle rendrait leurs compétences aux pouvoirs publics.

Cette révolution aura lieu tôt ou tard, car les citoyens occidentaux acceptent de moins en moins que leurs gouvernements s’aplatissent face aux intérêts privés généralement criminels.

Dans l’attente d’un nouvel ordre juridique international, les élites congolaises, africaines et d’autres pays du Tiers-Monde doivent cesser d’être des caisses de résonance à la pensée unique, celle des maîtres de ce monde ou, pour revenir à nos moutons, de la communauté internationale.

Par rapport au reste de l’humanité, les dirigeants de la fameuse communauté internationale doivent être vus tels qu’ils sont, c’est-à-dire, des hypocrites, des menteurs, des voyous, des bandits de grand chemin et des criminels d’une très grande notoriété. Leur seule chance réside dans le droit international.

De même que le droit national dans toute dictature du Tiers-Monde place le despote au dessus de la loi, le droit international, faute de contrepoids réel, place les criminels des démocraties occidentales au dessus de la loi. Souligner cette évidence chaque fois que ces criminels entonnent des hymnes à la gloire de la démocratie et du respect des droits de l’homme, c’est contribuer à l’avènement d’un monde plus juste ou moins injuste.
Mayoyo Bitumba Tipo-Tipo
© Congoindépendant 2003-2011

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