«Cabri mort ne craint pas le couteau. » Ce dicton ivoirien résume bien l’état d’esprit de Laurent Gbagbo, aujourd’hui. Battu dans les urnes par son ennemi intime AlassaneOuattara, isolé sur la scène diplomatique, le président sortant n’a plus rien à perdre, sinon à s’accrocher au pouvoir en se prévalant du droit et en se posant en garant de la souveraineté de son pays. Ce week-end, il a marqué des points. DOS ROND. Samedi, Gbagbo a prêté serment, au palais présidentiel, devant les corps constitués, suite à la proclamation de sa victoire, la veille, par le Conseil constitutionnel, avec 51,4% des voix.
Hier, l’ancien président sud-africain, ThaboMbeki, a entamé une mission de bons offices au nom de l’Union africaine en rencontrant LaurentGbagbo à sa résidence. Dans son discours d’investiture, samedi, Laurent Gbagbo a dénoncé «des cas graves d’ingérence», se posant une fois de plus comme le meilleur défenseur de la nation ivoirienne. Vendredi, le représentant des Nations unies, Choi Young-jin, avait confirmé les résultats de la Commission électorale indépendante (CEI), donnant une large victoire àAlassane Ouattara.
La France, les Etats-Unis, laGrande-Bretagne, l’Union européenne, l’Union africaine et la Francophonie ont tous apporté leur soutien à l’ancien Premier ministre. Mais pas la Russie ni la Chine, toutes deuxmembres du Conseil de sécurité. Laurent Gbagbo fait le dos rond. Durant plusieurs jours, il a débranché son téléphone pour échapper aux pressions internationales. Nicolas Sarkozy a réussi à le joindre pour l’inciter à accepter le verdict des urnes. Peine perdue.
D’après le témoignage d’un de ses proches, ce dernier lui a répondu: «Ce n’est ni la CEI, ni l’ONU qui choisit le président de la République, mais le Conseil constitutionnel.» D’un point de vue strictement juridique, Laurent Gbagbo a raison. Alassane Ouattara, qui a aussi prêté serment samedi, mais par courrier, a fait parvenir samissive par voie d’huissier à cemême Conseil constitutionnel, composé exclusivement de proches deGbagbo. «Le Président est sûr d’être dans son droit» , dit-on dans son entourage. Pour lui, le camp adverse a tenté de passer en force lors du scrutin du 28 novembre.
La semaine dernière, l’un de ses lieutenants, l’ancien Premierministre PascalAffiN’Guessan, dénonçait des fraudesmassives commises, selon lui, dans lamoitié nord du pays: «Ceux qui ont pris les armes en septembre 2002 contre le présidentGbagbo tentent toujours d’usurper le pouvoir. Nous nous battons pour défendre la démocratie et la souveraineté du peuple de Côte-d’Ivoire.» Pour le camp Gbagbo, les élections sont la continuation de la guerre par d’autres moyens.
Que le Conseil constitutionnel, verrouillé par Gbagbo, ait invalidé près de 600000 voix, soit environ 13% des suffrages exprimés, n’est que justice. INTOXIQUÉ. Le chef de l’Etat sortant n’a jamais imaginé qu’il pouvait perdre. Intoxiqué par les sondages de la TNS-Sofres le donnant gagnant depuis des mois, il a sous-estimé la solidité de l’alliance électorale entre Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié, l’ex-président chassé du pouvoir en 1999 par les militaires. Il n’a pas davantage senti monter le ras-le-bol des Ivoiriens face à la dégradation de leur vie quotidienne, et leur volonté de changement.
L’un des slogans de sa campagne disait : « On gagne ou on gagne.» Après la claque du premier tour, où Gbagbo a obtenu 38% des voix contre 32% à Ouattara, l’aile dure de son clan a repris lamain. Jusqu’ici discrète, Simone Gbagbo est réapparue sur le devant de la scène. Le plan B était prêt. Un couvre-feu a été décrété à la veille du scrutin pour parer à toute éventualité après le dépouillement. Dans les heures qui ont suivi la fermeture des bureaux de vote, le camp Gbagbo a commencé à dénoncer des fraudesmassives dans lamoitié nord, lesquelles n’ont jamais été constatées par les observateurs de l’ONUet de l’UE. Après avoir bloqué les travaux de la Commission électorale indépendante, il ne restait plus qu’à parachever le travail par l’entremise d’un Conseil constitutionnel docile. INCIDENTS. « Gbagbo est serein, confie un de ses visiteurs au palais. Il sait que le temps travaille pour lui. » Après une décennie de crise, l’écrasantemajorité de la population aspire, plus que tout, à une vie normale.
Depuis la proclamation de la victoire de Gbagbo, seuls des incidents sporadiques ont éclaté dans les quartiers d’Abidjan, et cette faible contes tat ion pour rai t s’éteindre au fil des jours. Même si les casernes sont divisées, les chefs militaires ont tous fait acte d’allégeance à Gbagbo. Certes son rival, fort du ralliement du Premierministre, Guillaume Soro, ce weekend, dispose de facto de l’autorité sur les ex-rebelles des Forces nouvelles, qui contrôlent la moitié nord.
« Mais ce qui importe à Gbagbo, c’est le Sud, la Côte-d’Ivoire utile» , note un diplomate. Son régime a la haute main sur le cacao et le pétrole, et sur le port d’Abidjan, le véritable poumon économique du pays. Il y a quelques années, le président sortant aurait confié : «Si j’avais su qu’il était si facile d’acheter les consciences, j’aurais acheté moins d’armes.» Marginalisé sur la scène internationale, il sait que les opérateurs économiques ne déserteront pas de sitôt son pays.•
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